dimanche 19 décembre 2010

Voyage à Anjouan (2)

La flûte firimbi


À Mutsamudu, non loin du port, il y a une médina tissée de ruelles étroites et de siècles d’histoires. C’est une ville dans la ville, comme une longue parenthèse où le lecteur se perd inévitablement. Pour sortir de ce labyrinthe, vers midi, on peut s’aider en observant la position du soleil. Plus tard, quand le soleil ne se montre plus à la verticale des venelles, il faut se fier à ses rayons obliques qui filtrent ici ou là.

Mosquée du quartier Changoujou

Je m’y suis perdu plusieurs fois. Toujours avec beaucoup de plaisir. Il n’y a pas grand-chose à y voir que des ruelles anciennes. Quelques belles portes sculptées, des sourires étonnés, un porche de mosquée, de petites boutiques utilitaires et des Anjouanais qui passent et repassent et qui tournent à droite ou à gauche sans avoir besoin de vérifier la position du soleil. Rien d’extraordinaire, mais un charme qui m’attire. On n’y circule qu’à pied, une voiture ne passerait pas. Derrière les portes sculptées, je l’apprendrai par la suite, on trouve parfois de riches demeures de commerçants indiens installés à Anjouan depuis des générations. Mais de l’extérieur, on ne voit rien qu’un entrelacs de ruelles. Dans une de ces boutiques qui, ici ou là, occupent un rez de chaussée, celle-ci proposait de l’outillage et de la papeterie, je demandais une carte d’Anjouan. Comme il doutait fort que j’allais en trouver une dans toute l’île, le marchand m’a dessiné une carte sommaire sur un bout de papier.

Cet endroit hors du temps m’a semblé propice à la poursuite de la quête polymaniaque qui m’anime depuis la première fois à l’aéroport de Dzaoudzi, quand j’entendais les mbiwi sans les voir. Je demande donc aux passants s’ils connaissent quelqu’un qui joue de la nzumari, le hautbois des Comores qui a complètement disparu de Mayotte et dont on dit que l’on pourrait peut-être en trouver encore, parfois, à Anjouan.

La ndzumari, cela évoque de vieux souvenirs, mais personne ne connaît quelqu’un qui en joue encore. En revanche, un passant connaît un flûtiste qui n’habite pas très loin et qui justement vient vers nous. Les présentations faites, le flûtiste envoie un ami chercher sa flûte chez lui et s’installe devant le porche d’une mosquée, au croisement de deux ruelles où deux portefaix manoeuvrent avec peine leurs chariots à bras chargés de petits bidons d’essence ou de pétrole.


Moulé, le musicien, a bien voulu que je le filme et ses amis se sont serrés contre lui pour apparaître sur le film et pour chanter. Il joue en souffle continu. On voit bien sur la vidéo ses joues qui se gonflent et se dégonflent. Ce sont des mélodies profanes anjouanaises ou des airs religieux que reprennent en chantant ses amis. De longues phrases savamment ornées. Sa flûte, c’est lui qui l’a fabriquée, dans un tube de PVC.

Quand il a fini de jouer. Je lui demande s’il peut m’en fabriquer une. Il me donne la sienne, simplement, en refusant que je la paye.

Imrane Ahmed, dit Moulé

Cette flûte, à Mayotte, on l’appelait firimbi. Elle était principalement jouée par les Anjouanais. Dans le DVD Île de Mayotte, musique, danse et instruments traditionnels édité par le Pôle régional des musiques actuelles de la Réunion, on voit Ahmed Abdou, un des derniers flûtistes de Mayotte, les images datent de 2007. Lors de la journée du patrimoine, dédiée aux arts, j’ai appris qu’il avait été expulsé vers Anjouan.

Un clic pour voir la vidéo

lundi 8 novembre 2010

Salima muzungu

Cliquez sur la partition pour voir la vidéo

Salima muzungu est une vieille chanson de Mayotte, connue aussi à Anjouan.
Elle est interprétée sur la vidéo par Anibali.

Salima muzungu
a na marikabu

mongori wa feda

tranga la dhahabu

(Salima l'étrangère
a un bateau
le mât est en argent
la voile est en or)

À la place de Salima muzungu (Salima l’étrangère), certains disent Salima muzuri (Salima la belle). Sur la vidéo, Anibali dit d’ailleurs une fois muzuri et une fois muzungu.

De même, au lieu de tranga la dhahabu (la voile est en or), une autre version dit kanga la dhahabu (un panier [plein] d’or).

Je n’ai jamais entendu que ce seul couplet. Dans Musique et société aux Comores, Damir Ben Ali cite cette chanson qu’il dit être un shakasha. La suite qu’il donne à ce couplet, sur une autre métrique, semble tout à fait décousue, comme s’il y avait eu une interpolation.

Côté gabusi, voici la transcription de la boucle qui sert d’introduction, d’accompagnement pour les deux premiers vers et d’intermède entre les reprises du couplet :

Voici maintenant l'accompagnement de la deuxième partie (mongori wa...) :

lundi 1 novembre 2010

Le gabusi de Nawal

Nawal au festival Milatsika (Chiconi)

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Nawal est un cas très particulier de la musique comorienne. Profondément Comorienne dans ses racines musicales et spirituelles, elle a aussi intégré une démarche artistique résolument moderne, telle qu’on la conçoit en occident. Elle porte donc en elle deux mondes antipodiques dont la cohabitation habile et contrastée produit de fort beaux paysages sonores.

Sa musique me rappelle que l’océan Indien, n’est autre que l’océan de Sinbad. C’est la mer fabuleuse dont on parle dans les Mille et une nuits, celle qui dépose le seul rescapé d’un naufrage prédestiné sur un rivage mystérieux où flotte un parfum d’ylang-ylang et de clou de girofle. Le port de Bassora n’est jamais bien loin dans ses mélodies et dans sa voix, de même que la côte africaine et les rives de Madagascar nourrissent ses rythmes.

En concert à Chiconi avec les Femmes de la Lune

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C’est, à ma connaissance, la première femme, et sans doute encore la seule, à jouer du gabusi sur scène. Il faut le noter car dans la pensée comorienne, les instruments sont distribués de façon traditionnelle entre les hommes et les femmes. Le gabusi est un instrument d’homme, mais il faut reconnaître que Nawal le fait très bien sonner.

Son gabusi porte la marque de son parcours singulier. Sa forme, déjà, est très particulière avec son long manche et sa tête très allongée. Elle l’a découvert et acheté à Mohéli en 1995. Depuis, elle n’en a jamais retrouvé de semblable.

En vrai gabusi mohélien, il est conçu pour porter cinq cordes réparties en trois chœurs, mais Nawal ne monte que quatre cordes (trois chœurs). Après différents essais, elle l’accorde ainsi, du grave vers l’aigu : Sol1 La2 Ré2-Ré2

Détail de l'agencement des cordes et des chevilles

Les chevilles, très élégantes et pratiques, proviennent d’un instrument turc. Là aussi, elle avait essayé plusieurs types de chevilles avant d’arrêter son choix.


Un clic sur la photo et vous êtes sur le site de Nawal.

dimanche 31 octobre 2010

Voyage à Anjouan (1)

La Maria Galanta

La Maria Galanta (photo Malango)

Je n’y connais rien en bateau. Pourtant, j’ai lu tous les Corto Maltese. Quand j’étais enfant, j’avais lu aussi l’île au trésor de Stevenson et Naufragé volontaire d’Alain Bombard. Plus tard, j’avais eu la chance de me plonger longuement dans le Journal de bord de Christophe Colomb, un ouvrage que je recommande très vivement à tous les amateurs de poésie fortuite. En outre, j’ai vu quelques films de pirates et je sais faire le nœud de cabestan, un peu par hasard d’ailleurs, car c’est celui que l’on utilise pour fixer les lames des balafons. À part cela j’avoue que le monde des bateaux m’est totalement étranger. Cela ne m’empêche pas de les aimer, bien au contraire.

N’y connaissant rien, je dirais donc que la Maria Galanta ressemble tout à fait à un yacht, au moins quand on est sur le pont. La différence, c’est que j’imagine que sur un yacht on est invité et qu’on y boit volontiers du champagne. Pas de champagne sur la Maria Galanta, et il faut payer sa place. Dans certaines conditions, on peut ne pas payer son billet, mais c’est beaucoup moins drôle. En effet, si vous tapez Maria Galanta dans la boîte de recherche de Google, vous verrez que ce bateau est surtout connu pour le rôle qu’il joue dans les expulsions de clandestins vers Anjouan.

Il en va souvent ainsi à Mayotte, derrière les plus belles images, il y a toujours l’ombre douloureuse de ces crève-misère qui se font expulser et de ceux qui se noient en mer en essayant de revenir. Car ce sont toujours les mêmes qui reviennent, si bien que le nombre des « étrangers en situation irrégulière reconduits à la frontière » dont on tire gloire ici ou là, et qu’on agite comme un épouvantail, est à diviser au moins par deux et sans doute par trois ou plus.

Le voyage en bateau pour aller à Anjouan, c’est aussi cela. C’est être confronté à des questions complexes qui appellent des réponses certainement plus complexes que la politique à courte vue du record d’expulsions à battre qui semble être appliquée actuellement. Je dis "qui semble" car j’ai lu quelque part qu’on s’en défendait en haut lieu. Je dis "à courte vue" car je me demande ce que mon pays peut gagner, sur un plus long terme, à accumuler dans la région tant de ressentiments.

Un peu de musique pour apaiser les djinns de la mer

J’ai fait le voyage sur le pont car j’aime le grand air. Nous sommes partis bien plus tard que prévu car nous devions attendre que la PAF ait fini d’embarquer des clandestins expulsés qui arrivaient petit à petit et étaient cantonnés à l’arrière, sur une sorte de pont inférieur. Sur notre pont à nous, il y avait principalement des Anjouanais qui, après des années de tracasseries, avaient réussi à obtenir un titre de séjour, fragile et provisoire, et qui partaient faire un petit tour chez eux. Il y avait également des lycéens qui avaient atteint l’âge de dix-huit ans. Ils n’étaient plus autorisés à vivre à Mayotte et partaient aussi dignement que possible avant de se faire expulser. Il y avait aussi quelques mzoungous en vacances, très peu de mzoungous. Le gros des passagers était à l’intérieur du bateau, sur des sièges semblables aux sièges des avions ou des autobus. Sur le pont, nous disposions d’une grande table conviviale équipée de deux bancs de bois, le tout solidement fixé au sol. Je jouais du gabusi à cette table et cela amusait les Anjouanais.

Quand nous fûmes enfin partis, la nuit tombait. Comme je l’ai su dans la soirée, il était trop tard pour espérer trouver quelqu’un pour les formalités douanières et policières à l’arrivée à Mutsamudu et nous allions devoir dormir sur ce bateau balloté par les flots au large de d’Anjouan. Nous avons donc vogué de nuit sans nous presser sur une mer relativement houleuse. Je n'imaginais pas qu'un tel bateau pouvait remuer autant en l'absence de grosses vagues.

Un clic sur la photo pour voir la vidéo

Les lumières de Mayotte qui s'éloignent

Heureusement, dans le sens Mayotte-Anjouan, les Anjouanais transportent beaucoup de bagages et de cadeaux pour la famille. Ils transportent notamment bon nombre de matelas que les matelots bourrent à l’avant du pont entre le poste de pilotage et le bastingage. C’est un très bon endroit pour s’allonger et regarder les étoiles. Cela demande un peu d'audace et de réflexion car tous ces matelas de mousse, pliés en deux, sont disposés comme les feuilles d’un gros livre reposant sur la tranche, si bien que l’on aurait vite fait, si l’on ne prenait soin de s’allonger en diagonale, de glisser et de se retrouver coincé entre deux matelas comme l’étaient les enragés avant les découvertes de Pasteur.

Lever du jour sur Anjouan

mardi 19 octobre 2010

Mandoliny

RIALY Tomboson Robert, du groupe SARANDRA BELOBA

C’était au festival Milatsika. Deux soirées de concerts à Chiconi. En fait, une soirée et demie pour nous, car le premier soir, nous sommes rentrés assez tôt et n’avons vu que deux groupes. Si bien que nous avons manqué Sarandra Beloba. Grands regrets le lendemain quand j’ai compris que le type qui jouait de la mandoliny malgache sur son stand, faisait partie du groupe. Tout en jouant, il vendait quelques instruments et des chapeaux.

Des instruments en vente sur un stand, bien sûr cela m’attire. Mais des instruments en vente sur un stand, cela suscite aussi des soupçons. Le mzoungou n’aime pas être pris pour un touriste. C’est comme ça. Même s’il est vraiment touriste jusqu’à la moelle de ses os, il ne veut pas que cela se sache. Alors j’examine les instruments avec soin. Leur origine malgache et leur facture artisanale ne font pas l’ombre d’un doute. Reste leur qualité musicale, difficile à apprécier dans le tintamarre d’un grand concert. Apparemment ils sont faciles à accorder et, une fois accordés, ils ne bougent pas. Autre point délicat, les frettes. Elles sont découpées dans une tôle mince et plantées dans le manche comme des agrafes ! Il y a eu à une époque des guitares électriques à frettes plates, un peu comme celles-ci. Une hérésie pour certains, mais elles sonnaient pourtant très bien. C’est visiblement un musicien qui a placé ces frettes avec soin car le manche est juste sur toute sa longueur. Quant à savoir si l’instrument est jouable, il n’y a qu’à écouter le musicien dont les doigts courent dans tous les sens pour s’en convaincre. Vraiment, j’aurais aimé l’entendre en concert avec le reste de son groupe. Ils jouaient tous sur ce genre d’instruments.


La vidéo que j’ai mise sur You Tube, je l’ai prise dans le brouhaha qui règne habituellement à proximité des buvettes dans les concerts en plein air. Enfin, on entend tout de même un peu l’instrument. Sur la vidéo, le musicien joue sur la mandoliny que j’ai achetée. Je veux bien passer pour un touriste tout le reste de ma vie, si j’arrive un jour à en jouer comme lui.

mercredi 13 octobre 2010

Des Vidéos pour apprendre le Shimaoré

Je viens de faire un tour sur ce blog pour voir où je vous avais laissés la dernière fois. Boudiou ! Pas un mot depuis la Case Robinson ! Cela fait plus d’un mois. En fait j’ai beaucoup travaillé pour Carrefour Chirongui, mon nouveau blog 100 % gaboussi qui me prend beaucoup de temps. Et puis je me suis laissé submerger par un autre projet pharaonique que j’avais en tête depuis un moment.

Dans le cadre d’Hippocampus, l’association culturelle de l’IFM où je travaille, j’ai lancé un atelier de réalisation de vidéos visant à faciliter l’apprentissage du shimaoré.

On trouve en librairie quelques matériaux pour l’apprentissage du shimaoré, mais il n’y en a pas assez. Surtout, il n’y avait rien en vidéo. Alors c’est parti. Avec quelques stagiaires volontaires et aventureux, nous bâtissons pas à pas notre propre méthode vidéo dans laquelle nous mettons ce qui nous paraît le plus urgent. Voici un extrait du texte de présentation de cet atelier :

« Dans cette aventure, nous poursuivons deux objectifs :

D’une part, nous voulons élaborer un outil d’apprentissage drôle, convivial et efficace. Un outil pratique pour les wazungu qui aimeraient bien parler le shimaore et qui ont du mal à effectuer les premiers pas.

D’autre part, en construisant cet outil, nous sommes immédiatement plongés dans le vaste problème que constitue l’enseignement d’une langue. Par quoi commencer ? Comment bâtir une progression ? Il nous faut lister des compétences et trouver ensuite des situations ludiques permettant de faire acquérir ces compétences. Bref, nous sommes très près de notre métier, mais cette fois-ci, nous travaillons pour nous. Nous sommes à la fois élèves et professeurs.

Pour un mzungu qui a envie d’apprendre le shimaore, participer à un tel atelier, c’est assez naturel. Mais pour une Mahoraise ou un Mahorais qui n’a pas besoin de ces vidéos pour parler sa langue, c’est une démarche volontariste que je trouve tout à fait remarquable. Je les remercie donc très chaleureusement de consacrer du temps et de l’énergie à partager aussi généreusement leurs connaissances. Je leur souhaite de découvrir en chemin que, par delà les objectifs notionnels, les objectifs opérationnels, les compétences transversales et les nombreux autres termes barbares dont on l’affuble cruellement, la pédagogie, c’est avant tout un peu de bon sens mis au service du plaisir d’enseigner. »

Je vous parle de tout ça, mais vous vous aimeriez peut-être entendre du shimaoré. En tout cas, je l’imagine. Je vous ai donc mis, en avant-première, une de ces petites vidéos qui seront bientôt toutes en ligne. À vous de deviner de quoi il est question. C’est un jeu. Le premier qui propose une réponse acceptable sera déclaré vainqueur et aura droit à une surprise.

Pour voir la vidéo, il faut cliquer ici.

jeudi 7 octobre 2010

Comment apprend-t-on à jouer du gaboussi à Mayotte ?

De gauche à droite : Soundi, Moussa Madi, Saidi Bamana

Cliquer sur la photo pour voir la vidéo

À Mayotte, pour apprendre à jouer du gaboussi, la façon la plus simple et la plus naturelle est d’aller s’asseoir à côté de quelqu’un qui sait en jouer, de bien l’écouter et de bien l’observer.

Cela peut se faire entre pairs, entre amis. On fait tourner le gaboussi. Chacun joue à son tour tandis que les autres chantent ou accompagnent en tapant des mains ou en secouant un mkayamba ou une canette de soda contenant de petits cailloux.

Cela peut se faire également en allant chez un fundi. Un fundi c’est quelqu’un qui maîtrise un savoir ou un savoir-faire. On peut être fundi de gaboussi, fundi de mécanique, fundi maçon… et bien sûr fundi coranique. Il n’y a pas de diplôme de fundi. Si vous voyez que des gens ont remarqué que vous savez bien coudre les vêtements et qu’on vous demande des conseils dans le domaine de la couture, c’est que vous êtes devenu un fundi couturier. Il n’y a pas besoin de mettre une plaque de cuivre sur votre porte, cela se sait déjà.

C’est normal de devenir fundi quand on pratique assidûment quelque chose. Cela fait partie de la vie. Quand on a amassé des connaissances, on les transmet à d’autres. Cela ne se monnaie pas. On y gagne le prestige modeste d’être reconnu comme fundi et éventuellement un petit cadeau de temps à autres. On y gagne surtout le plaisir de voir un petit jeune jouer tel morceau qu’un vieux bakoko nous avait enseigné il y a très longtemps quand on était soi-même jeune et inexpérimenté.

Le fundi explique très peu, ou même pas du tout. Il montre simplement. Il donne à voir et à entendre. Il joue tandis que son élève essaie de reproduire ce qu’il voit et ce qu’il entend.

Kolosan et Del

Une autre façon d’apprendre, régulièrement attestée, est de se fabriquer un gaboussi et d’aller s’installer au bord d’une rivière. Là, entre le bruissement des bambous et le clapotis de l’eau, il serait bien étonnant que les doigts ne trouvent pas le chemin des notes qui sonnent bien. Des notes bien mahoraises qu’on a dans les oreilles depuis la plus tendre enfance. Pour expliquer l’efficacité de cette méthode, j’avancerai l’hypothèse que la rivière, en dehors de l’espace humain du village, relève du monde des djinns et que ceux-ci soufflent à l’apprenti musicien les belles notes qu’ils aiment entendre lors des cérémonies qui leur sont consacrées.

dimanche 12 septembre 2010

La Case Robinson


Grande marée d’équinoxe. Le lagon qui est souvent si calme prend un air d’océan. C’est la nuit. Une cabane en planches et palmes tressées. Une petite varangue et sa rambarde en bambou. Deux fauteuils de bois face à la mer. Juste devant nous, le croissant de la lune, couché sur le dos. Juste en dessous, Vénus. Et puis des nuages qui passent et repassent pour animer tout ça. Des ombres noires qui cachent ou dévoilent la lune. De la mer, on ne voit que quelques remous, l’écume et le miroitement laiteux de la lune. On entend les vagues se fracasser dans l’obscurité à quelques pas de la cabane. Toute la nuit nous aurons ce vacarme apaisant.

Au petit matin, je sors jouer du gaboussi sur ce balcon de planches. La mer est toujours au même endroit, on dirait qu’il n’y a pas eu de marée basse. Tout le monde dort. Les notes aigrelettes du gaboussi sont vite noyées dans le vent et les flots. Petit-déjeuner sympathique. Bain du matin. Douche pour se rincer. Douche à l’eau froide, c’est la Case Robinson, c’est pas un quatre étoile. De toute façon l’eau n’est jamais réellement froide ici.

Quand la mer commence à baisser, je m’installe sur le sable avec mes crayons. Cela fait trois semaines que j’ai repris le travail et je n’ai pas encore eu le temps de les retoucher ces crayons. Je dessine la plage.

La veille, quand j’étais entré dans l’eau, une centaine de poissons volants avaient bondi tout autour de moi. Plus tard, j’avais pris le temps de regarder un gros soleil rouge s’enfoncer dans la mer. C’était au beau milieu d’une conversation avec des amies rencontrées par hasard. Nous nous étions tus pendant ce naufrage rituel. Puis nous avions repris notre conversation, et nous nous étions dit au revoir car la nuit tombe vite sous ces latitudes.

mardi 31 août 2010

Cent pour cent gaboussi

Si j’en crois Blogger, ce message est le centième de ce blog. La centième image de Mayotte que je lance dans ce réseau électronique tentaculaire qui réconcilie le 21e siècle avec la science-fiction. Il en avait bien besoin, le 21e siècle, car côté machines incroyables et voyage dans l’espace, cela laisse à désirer et c’est bien loin en dessous de ce qu’on m’avait annoncé quand j’avais dix ans. On m’avait tout de même parlé des ordinateurs, c’est vrai, mais ce n’était encore que de grandes armoires, froides et peu enthousiasmantes. On n’imaginait pas ce qu’ils allaient devenir. C’est vraiment Internet qui a sauvé l’an 2000 d’un lamentable flop.

Me voici donc, internaute post-futuriste, à l’aube d’écrire mon centième post depuis cette petite île de l’Océan Indien que je sillonne en tous sens depuis un peu plus de deux ans. De quoi vais-je bien pouvoir vous entretenir ? Je sens nettement que pour une centième édition, il faudrait quelque chose d’assez exceptionnel. Si nous avions eu des extra-terrestres, par exemple, cela aurait été parfait.

Faute d’extra-terrestres, je pourrais vous parler du côté sombre de Mayotte, de sa part d’ombre, mais je crois que, où que vous soyez dans le monde, vous êtes amenés à côtoyer des êtres humains et vous savez donc ce que c’est qu’un être humain qui a un peu plus de pouvoir que son voisin. Vous imaginez bien qu’il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement ici, quelle que soit la clémence du climat et l’amabilité remarquable des insulaires.

Finalement, je reviendrai à mes vieilles habitudes. Il sera donc à nouveau question de morceaux de bois, de fil de pêche et de peaux de chèvres car figurez-vous que je suis en train de monter un nouveau blog, joliment intitulé « Carrefour Chirongui », lequel est lié à une nouvelle chaîne sur You Tube, gaboussi976. L’ensemble vise à transmettre aux amateurs de ce genre de choses les connaissances que peu à peu j’acquiers sur l’art joyeux de faire sonner le gabusi. C’est donc un blog 100 % gabusi, avec des vidéos, des explications techniques, des partitions et des tablatures.

Il n’y a pas encore beaucoup de matériaux, mais j’y travaille petit à petit.

Soundi accordant un gaboussi

« Carrefour Chirongui », c’est le titre d’une chanson célèbre de Boura Mahiya. Toutes proportions gardées, cela doit sonner dans l’imaginaire mahorais comme « Cross Road Blues» dans le monde du blues américain, avec l’ombre de Robert Johnson dans le soleil couchant car malheureusement, Boura Mahiya a succombé à un accident de la route à ce fameux Carrefour Chirongui qui avait fait sa renommée.

dimanche 15 août 2010

Sortie en mer

Grande-Terre, en remontant vers la passe nord.

Les baleines sont arrivées, mais il n’y en a pas encore beaucoup. Ce sont de grandes baleines à bosse. Une fois par an, Quand l’hiver austral est trop rude, elles quittent l’Antarctique pour venir se reproduire dans l’océan Indien. Certaines ont choisi Mayotte pour leur lune de miel, et pour mettre bas l’année suivante. C’est l’occasion de sortir en mer pour essayer de les voir. Il y a plusieurs associations qui organisent ce genre de sorties dans les règles de l’art, c’est-à-dire, pour l’essentiel, en respectant la réglementation régissant l’approche des mammifères marins. Il ne s’agit pas de harceler ces pauvres bêtes mais simplement d’être témoin respectueux de la grandeur de la mer et de ces habitants. C’est dire si j’étais consterné de m’entendre chantonner :

« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme… »

Que voulez-vous, j’étais content et quand je suis content je chante ce qui me passe par la tête. Il y avait de la houle et l’excitation de la quête, alors ça sortait tout seul :

« Dès que le vent soufflera… »

Même les couplets les plus prosaïques empruntaient mes lèvres pour goûter l’air du large :

« J’ai déserté les crasses qui m’disaient soit prudent, la mer c’est dégueulasse… »

Je vous laisse terminer la strophe, c’est trop bête pour être écrit dans un blog aussi élégant. C’est bête, mais j’avoue que c’est drôle. Aussi, penaud mais amusé, je chantais à mi-voix pour ne pas importuner mes compagnons d’expédition qui n’avaient peut-être pas les mêmes goûts musicaux que moi.

Péponocéphales

J’étais donc sur un bateau de Seablue Safari, à la recherche d’une baleine. Il y avait le capitaine avec une vraie tête de loup de mer, une bénévole de l’association Mégaptéra, quelques mzoungous, amis de la nature, et des passionnés qui venaient de très loin, spécialement pour voir les baleines, les filmer et les photographier, juste pour le plaisir. Parmi eux, il y avait une jeune femme qui avait une belle baleine tatouée sur un bras et deux autres sur l’autre bras. J’étais très impressionné.

En plus de mes palmes et de mon masque, j’avais apporté un carnet de croquis et des crayons. J’ai ainsi découvert le plaisir de dessiner sur une embarcation chahutée par les flots. Ça sautait là-dedans ! Pas moyen de faire un trait un peu droit. Moi qui ai un style paisible et appliqué, j’étais obligé de donner de vigoureux coups de crayons fébriles et hâtifs. Très intéressant.

Dessin secoué, un peu retouché sur la terre ferme

Nous n’avons vu qu’une baleine, de très loin. Nous avons surtout vu le geyser que son souffle produit quand elle refait surface, de temps à autre. Elle restait très longtemps en plongée. Nous attendions, le bateau en panne, ballotté par la houle, ce qui n’était pas au gré de tous les estomacs. Comme la baleine était peu visible, je dessinais les êtres humains qui la guettaient.

Certains de nos Argonautes passant peu à peu du blanc livide au verdâtre inquiétant, le capitaine nous proposa sagement de reprendre la route en quête de dauphins. Nous en avons vu de trois espèces différentes : grands dauphins, stenelles à long bec et péponocéphales, appelés aussi dauphins d’Électre. Ces dauphins d’Électre sont de grands chanteurs. Ils n’ont pas de rostre, ce qui les fait ressembler à de petites orques. Ils ont longtemps surfé à l’avant du bateau. On entendait leur souffle de mammifères qui nous les rendait émotionnellement très proches. Vous pouvez les voir nager autour du bateau en cliquant ici.

Avec les grands dauphins et les péponocéphales, nous nous sommes mis à l’eau. Les péponocéphales émettaient de nombreux cris stridulants en passant en dessous de nous ou sur le côté. On les voyait apparaître, surgissant des profondeurs, traverser notre champ visuel puis se fondre insensiblement dans un bleu de phtalocyanine.

Péponocéphale

Une journée de rêve. Café croissants sur le bateau et repas de midi sur la plage du Préfet. À refaire plus tard dans la saison.

samedi 7 août 2010

Graine de moutarde



J’étais parti pour peindre, mais peindre, c’est passer beaucoup de temps à la maison. Or, j’ai envie d’être dehors, de profiter de cette belle saison. Alors je peins peu et je dessine beaucoup. Le dessin, c’est plus pratique, cela tient dans un petit sac à dos. Ensuite, il n’y a plus qu’à ouvrir les yeux. Où que j’aille me balader, il y a toujours quelque chose à dessiner. Je n’ai qu’à trouver un cadrage. Pour cela, je n’ai souvent que l’embarras du choix.

Quand je regarde mes dessins, surtout des paysages, je leur trouve un air chinois.

Les Chinois ont un livre connu en occident sous le nom de Manuel du Jardin de la Graine de Moutarde (au sens de « grand comme une graine de moutarde). C’est une collection de modèles de peintures pour peintres lettrés amateurs. Être amateur, c’est une vertu très prisée dans la culture classique chinoise. Pour un lettré chinois, qui est tout de même un professionnel du pinceau, un peintre professionnel a quelque chose de laborieux. Le lettré veille donc à ce que ses peintures n’aient pas l’air trop appliqué, ni trop fini. Pour ma part, le problème ne se pose pas. Je suis assez maladroit pour que ces choses se fassent sans effort.



Ce Manuel du Jardin de la Graine de Moutarde propose au lettré chinois, ou à l’amateur sinisé, des paysages dans le style de tel ou tel grand maître, mais aussi des éléments de paysage : des arbres, des feuillages, des cascades, des ponts qui enjambent de clairs ruisseaux ou d’épouvantables précipices, c’est à vous de choisir, c’est à vous de recomposer votre paysage à partir de ces éléments de base. Vous pouvez y glisser aussi des personnages dont l’ouvrage vous donne quelques échantillons : un poète perdu dans la contemplation d’une montagne, deux musiciens assis dans l’herbe avec leur cruchon de vin, un ermite taoïste, un pêcheur lançant son filet…

Comme je l’ai déjà signalé, il n’y a pas, ou très peu de Chinois à Mayotte. En tout cas, il n’y en a pas assez pour que l’un d’eux se soit penché sur la question de la représentation sur une feuille de papier de cette île, grande comme une graine de moutarde.

Comme souvent, dans ces cas-là, on est réduit à faire les choses soi-même, au moins a-t-on le plaisir de les faire. Je suis donc en train de construire ma propre collection d’éléments picturaux mahorais, des petits signes en noir et blanc pour représenter toutes sortes de feuillages et d’éléments végétaux, ce qui m’amène aux confins de la botanique que j’avoue avoir négligée jusqu’à présent. Pour m’y retrouver, j’en viens à nommer des arbres et des plantes qui jusqu’à présent meublaient anonymement le décor. L’eau aussi, avec ses vagues, ses rides et ses miroitements est un véritable labyrinthe de signes graphiques à découvrir. Comment représenter par des traits une masse liquide, informe par définition ?



Les femmes enfin, « l’autre énigme de l’univers », comme les définissait si bien le Docteur Emmett Brown, mettent à rude épreuve mes capacités de symbolisation. Les coiffures surtout, le mystère des coiffures mahoraises. Que ce soit dans l’art du tressage ou dans les nombreuses façons de porter un kishali, les femmes rivalisent d’ingéniosité et de créativité. Pour comprendre comment cela fonctionne, je m’assieds sur un muret à une heure populeuse et je note sur mon carnet les coiffures qui passent. Pas le temps de faire des choses compliquées, seulement les lignes principales, un schéma d’ensemble ou bien juste un détail.

mercredi 21 juillet 2010

George Catlin

« White Cloud », Chef des Iowa
George Catlin 1844-45

National Gallery Of Art, Washington, DC, USA

Quand je filme des morceaux de Mayotte, des musiciens traditionnels, des danses ou des cérémonies, il m’arrive souvent de penser à George Catlin. Quand je peins, au contraire, j’évite de penser à lui car alors je poserais mes pinceaux en soupirant « Vanitas vanitatum… »
George Catlin (1796-1872) était un peintre américain, actif dans les années 1830. Il avait commencé une carrière d’avocat, mais avait vite quitté le monde de la chicane pour se lancer dans les plaines du Far West dans le but singulier de peindre des Indiens.

Catlin peignant un chef indien

Si l’on voit de temps en temps des westerns bien documentés, c’est en grande partie à lui qu’on le doit. Il a peint des centaines de toiles et réuni une importante collection d’objets amérindiens. Il a aussi écrit plusieurs livres, illustrés par ses gravures, dans lesquels il présente les mœurs des tribus qu’il a visitées. Je me souviens en particulier des rites d’initiation des Mandan qu’il décrit dans un ouvrage dont le titre en français est « Les Indiens des plaines », un grand classique des amoureux de la vie au grand air.



Il était conscient de peindre un monde en train de disparaître. Pour conserver la mémoire de ces cultures en voie d’extinction et pour financer sa passion anthropologique, il a cherché, sans succès, à faire acheter sa collection par les autorités américaines. Puis, il a donné des conférences qui l’on conduit jusqu’en Europe. Ces conférences-expositions étaient aussi des sortes de spectacles dans lesquels intervenaient des Indiens qu’il avait engagés. À Paris, il rencontra un grand succès. Il présenta à Louis-Philippe, Roi des Français, sa Galerie indienne qui attira de nombreux artistes romantiques. Il recueillit à l’occasion les éloges de Baudelaire dont j’ai trouvé le texte dans le Garde-mots :

Stu-mick-o-súcks, Buffalo Bull's Back Fat,
George Catlin. 1832.
Smithsonian American Art Museum (Washington, D.C.)


"Il y a au Salon deux curiosités assez importantes : ce sont les portraits de Petit Loup et de Graisse du dos de buffle [Buffalo Bull's Back Fat], peints par M. Catlin, le cornac des sauvages. Quand M. Catlin vint à Paris, avec ses Ioways et son musée, le bruit se répandit que c'était un brave homme qui ne savait ni peindre ni dessiner, et que s'il avait fait quelques ébauches passables, c'était grâce à son courage et à sa patience. Etait-ce ruse innocente de M. Catlin ou bêtise des journalistes? - Il est aujourd'hui avéré que M. Catlin sait fort bien peindre et fort bien dessiner.

Ces deux portraits suffiraient pour me le prouver, si ma mémoire ne me rappelait beaucoup d'autres morceaux également beaux. Ses ciels surtout m'avaient frappé à cause de leur transparence et de leur légèreté.
M. Catlin a supérieurement rendu le caractère fier et libre, et l'expression noble de ces braves gens ; la construction de leur tête est parfaitement bien comprise. Par leurs belles attitudes et l'aisance de leurs mouvements, ces sauvages font comprendre la sculpture antique. Quant à la couleur, elle a quelque chose de mystérieux qui me plaît plus que je ne saurais dire. Le rouge, la couleur du sang, la couleur de la vie, abondait tellement dans ce sombre musée, que c'était une ivresse ; quant aux paysages, - montagnes boisées, savanes immenses, rivières désertes, - ils étaient monotonement, éternellement verts ; le rouge, cette couleur si obscure, si épaisse, plus difficile à pénétrer que les yeux d'un serpent, - le vert, cette couleur calme et gaie et souriante de la nature, je les retrouve chantant leur antithèse mélodique jusque sur le visage de ces deux héros. - Ce qu'il y a de certain, c'est que tous leurs tatouages et coloriages étaient faits selon les gammes naturelles et harmoniques. Je crois que ce qui a induit en erreur le public et les journalistes à l'endroit de M. Catlin, c'est qu'il ne fait pas de peinture crâne, à laquelle tous nos jeunes gens les ont si bien accoutumés, que c'est maintenant la peinture classique. "(Salon de 1846)

Pour en savoir plus sur ce précurseur de Lévy-Strauss, il suffit d'un seul clic sur George Catlin - The complete works

lundi 19 juillet 2010

Peinture


Voici la première peinture de ma période mahoraise. C’est un joueur de gabusi dans son banga. J’ai le projet de faire une série sur la musique et la danse. Mais il y a tant d’autres choses à peindre ici ! Cela faisait deux ans que je posais des yeux émerveillés sur tout ce que je voyais. Deux ans que je me disais que j’aimerais peindre tout ça. Le lagon, bien sûr, mais aussi la barge. Mais aussi plein de paysages pittoresques à souhait, rien que le Choungui, je ferais bien une série de Choungui vu de tous les côtés. Des scènes de village. Des plantes étonnantes comme les bambous, les baobabs ou les feuilles enluminées de l’arbre à pain. Toutes sortes de personnages hauts en couleurs. Même les zébus, j’ai envie de peindre les zébus.

samedi 17 juillet 2010

Contretemps

Cet été, nous sommes coincés à Mayotte. Un problème de papiers que n’importe qui d’un peu intelligent aurait pu régler avec un peu de bonne volonté. Apparemment, c’était au-dessus des forces des agents de l'État en charge du dossier. C’est assez navrant d’être strictement dans son bon droit, parfaitement en règle, et d’être privé de sa liberté de mouvement parce qu’un blaireau, derrière son guichet, n’a pas fait son boulot et que tout le monde, ou presque, s’en fout. Je dis "presque", heureusement, car même dans ces temples de la bêtise institutionnalisée, on arrive à trouver des témoignages de sympathie. L'ensemble reste cependant navrant.

Mais il y a tellement de choses navrantes dans la vie, et des choses qui peuvent être bien plus graves. Alors on tourne la page et on passe à autre chose. Mayotte c’est formidable en été. Je m’entête à appeler cela l’été. En fait, nous sommes dans l’hiver austral. Au cœur de l’hiver austral !

Je veux bien qu’en Patagonie l’hiver austral soit rude, qu’il fasse parfois frais à la Réunion, mais ici, c’est la plus belle saison de l’année. Il y a un peu d’air. Il fait toujours chaud, bien sûr, mais la chaleur n’est plus moite et accablante comme elle l’est pendant la saison des pluies.

En plus, du fait des congés scolaires et des migrations saisonnières des mzoungous, il y a beaucoup moins d’embouteillages et moins d’attente pour se connecter à Internet.

Au diable, donc, la paperasse et les blaireaux ubuesques qui s'en délectent ! Si vous raffolez du Père Ubu, vous pouvez toujours retrouver ses émules contemporains et tropicaux dans Droit du sol (Casterman), la bédé de Charles Masson dont je vous ai déjà parlé et à laquelle j’emprunte l’illustration de cet article.

Comme je dispose maintenant de beaucoup de temps libre imprévu, je me suis dit : « Et si je peignais enfin tout ça ? » J’ai donc acheté des pinceaux et je vous en reparle bientôt.

lundi 21 juin 2010

Pour faire un dzendzé (recette historique)

Colo Hassani

Marcher le long de la rivière en guettant les bambous
En trouver un qui soit de belle taille et le couper en disant les paroles rituelles
Tailler dans ce bambou un bon morceau dépassant d’une main de chaque côté la longueur d’un entre-nœud
Entre les deux nœuds, pratiquer dans le sens de la longueur une fente étroite qui laissera librement sortir le son

Puis, avec un couteau bien affilé, soulever de longues et fines bandes d’écorce
Bien vert le bambou et précis le couteau
Sous chaque bande, glisser deux petites cales taillées dans des éclats de calebasse
Laisser sécher, longtemps

Quand les bandes d’écorce sont bien sèches, les faire vibrer du bout des doigts de façon à éveiller des échos joyeux au fond de l’âme
Déplacer les petits chevalets en fragments de calebasse jusqu’à obtenir des sons qui se marient bien
Attendre patiemment que doigts et cordes de bambou se soient mutuellement apprivoisés

Laisser passer ainsi des siècles de mystères
Puis, embarquer pour un très long voyage
Voguer longtemps sur l’océan jusqu’à atteindre, un jour, la Grande Île
Débarquer sur l’île avec le bambou musical sous le bras
Laisser passer encore des siècles

Avoir un jour l’idée de remplacer les cordes en écorce soulevée par des cordes en acier
Laisser le cœur bondir de joie en entendant cette cascade cristalline
Un autre jour, imaginer que l’on pourrait remplacer le bambou par une caisse en bois, pratique et prosaïque

Fabriquer ainsi un petit instrument propre à être transporté sur une pirogue afin de charmer les djinns de la mer et de s’assurer une bonne pêche

Pêcheur à Tanaraki

Voguer dans la pirogue entre écume et miroitements
Chanter les airs qui plaisent aux djinns tandis que les doigts courent sur les cordes de la petite cithare

Voguer ainsi jusqu’à la plus proche des Îles-sous-la-Lune
Lentement, avec mille précautions, accoster en frôlant les coraux
Entendre le sable crisser sous la coque étroite de la frêle embarcation et débarquer le cœur léger, l’instrument sous le bras.
Il n’y a pas encore de contrôles aux frontières mais les temps sont tout de même incertains
Il y aura des batailles et des massacres
Essayer de ne pas se faire attraper par les aléas de l’histoire

Laisser passer encore un peu de temps, juste quelques siècles et tout est prêt.

Les Mahorais l’ont appelé dzendzé cette petite cithare qui a tant voyagé depuis les bambouseraies d'Indonésie et de Malaisie pour arriver à Madagascar puis à Mayotte

Quand ils en jouent sous les manguiers aux heures chaudes de la journée
Vos yeux glissent dans un sommeil trompeur et les djinns fatigués font de l’auto-stop
Si l’on a eu le malheur de les faire monter dans la voiture, on peut résister à leur discours fallacieux en n’entrant qu’à peine dans la conversation sous prétexte de bien se concentrer sur la route qui peut être dangereuse avec ses virages et ses zébus. Il me semble que la mention du zébu a un effet apaisant sur certains djinns.

Quand les Mahorais jouent du dzendzé la nuit sous la pleine lune
Les djinns se mettent à danser et le poids de la vie semble s’équilibrer avec le poids de la mort si bien que tout le monde respire, allégé pour un temps.

jeudi 6 mai 2010

Shigoma

Les rois de l'azur, princes des nuées


L’espèce humaine, dans son ensemble, est fatigante. N’importe qui, possédant un peu de réalisme et de bonne foi, vous le dira : l’homme est un fardeau pour l’homme. Ceci étant posé, force est de constater que l’âme humaine, dans son ensemble également, est cependant sporadiquement traversée d’éclairs de génie.

Le shigoma, c’est un de ces éclairs de génie de l’humanité. C’est à la fois une danse collective et un chant responsorial. C’est une cérémonie gaie, solennelle et chargée de mystère. C’est la grandeur des Mahorais.

Un éclair de génie

Plutôt que de tourner autour du pot à coups de phrases décousues, il vaudrait peut-être mieux que je décrive ce que j’en ai vu.

Pour danser le shigoma, il faut une grande occasion et une place publique. Il faut aussi un orchestre composé de trois ngoma (tambours à deux membranes) et d’un garandro (tambour métallique, souvent un tambour de machine à laver).

Joueurs de ngoma

Un des ngoma ne joue pratiquement que la pulsation. On l’appelle msindriyo. Un autre développe des cellules rythmiques très variées. On l’appelle fumba. Le troisième est un dori. Il est plus long et plus étroit. Il joue le thème rythmique principal et ses variations qui viennent s’entrecroiser avec celles du fumba.

Joueurs de ngoma

Le décor étant posé et l’orchestre ayant commencé à jouer, les danseurs s’avancent en une longue et lente procession. Autrefois, il n’y a pas bien longtemps, le shigoma était une danse d’hommes. Aujourd’hui, des femmes y participent. Les danseurs sont sapés comme des ministres et les danseuses comme des reines.

Ils avancent en chantant. Leur chant répond au soliste et au chef de chœur qui évoluent à l’intérieur du cercle ou du rectangle décrit par la procession. Ils progressent lentement, légers et majestueux. Ils prennent dignement le temps de faire le tour complet de l’aire de danse. Il s'agit une danse de prestige. Le moindre geste est un témoignage de l’élégance et de la noblesse du danseur qui le fait pourtant modestement. Le jeu veut qu’il se montre à son avantage avec son écharpe, accessoire indispensable, qu’il tient légèrement du bout des doigts. Il le fait gracieusement, le sourire aux lèvres.

Les mouvements d'ensemble sont réglés par le sifflet

Un des danseurs porte un sifflet. Il lui échoit le rôle prestigieux de donner les signaux qui vont déclancher telle ou telle variation dans les pas ou les attitudes des danseurs. On comprend qu’il y a eu derrière tout ceci de nombreuses répétitions.

Sifflet

Une fois le tour effectué, les danseurs s’installent sur un demi-cercle ou un U et continuent à danser et à chanter sur place. Deux ou plusieurs paires de danseurs s’avancent alors au milieu de l’espace libre et font toutes sortes de figures. C’est aussi le lieu de civilités codifiées. Une femme, par exemple, éponge le front d’un danseur … Une autre étale par terre une belle pièce de tissu dont la fonction symbolique reste pour moi assez mystérieuse… Et puis, d’un coup, en mesure et bien calés sur les ngoma, les voici qui font mine de s’effondrer, accroupis, le buste bien droit. Ils remontent aussitôt, puis retombent en suivant un rythme précis.

Danse

Et puis cela s’arrête. Il y a une phrase particulière donnée par les tambours, ou alors c’est le texte du chant, ou les deux. Vu de l’extérieur, pour le mzoungou de passage, tout le monde s’arrête en même temps sans grande raison apparente.

C’est là que je mesure le fossé culturel qui me sépare de mon environnement mahorais. Je vois venir de loin la fin d’une chanson ou d’une symphonie, mais pour le shigoma, il faudra que j’en voie encore beaucoup avant de comprendre comment cela fonctionne. Pour l’instant, tout ce que je vois, c’est que d’un coup le bel agencement se disloque. Les hommes sortent une cigarette et ça discute dans tous les coins jusqu’à ce que les ngoma lancent un nouveau morceau. Chaque morceau dure environ une demi-heure.

dimanche 25 avril 2010

Bouquins

Carte du monde par Al-Idrisi (XIIème siècle)

Au départ, cet article devait s’intituler Chigoma, mais comme il commence par une longue digression sur les livres, je crains de faire inutilement enrager les internautes en quête d’informations sur cette belle danse mahoraise. Je parlerai donc du chigoma dans mon prochain message.


En partant pour Mayotte, j’ai fait un grand tri dans mes livres. On ne part pas à l’aventure avec des mètres cubes de bouquins, m’étais-je dit, car ce voyage me semblait un rien aventureux. Un déménagement, surtout par bateau, c’est toujours une aventure pour un être de papier aussi fragile et prompt à jaunir qu’un livre.

J’en ai donc donné un bon paquet à la bibliothèque de mon village, surtout des « classiques » et des livres pour enfants. J’ai ensuite confié à des amis des livres que j’avais déjà déménagés quatre ou cinq fois et que je me voyais mal encartonner et décartonner à nouveau pour, au bout du compte, les réencartonner sans avoir eu le temps seulement de les ouvrir. Cependant, il était encore bien trop tôt pour songer à m’en défaire.

Et puis il eût été dommage qu’ils dorment. Si bien que je les ai placés, chez l’un ou chez l’autre, par rayons entiers. Tel brillant sujet qui venait d’avoir son bac avec une mention prestigieuse et entrait en prépa littéraire eut droit à quelques grammaires, mon superbe Littré en six volumes et tout mon rayon ancien français où, entre deux romans courtois et les lais de Marie de France, Rutebeuf se lamentait : Que sunt mi ami devenu Que j'avoie si pres tenu. Et tant amei ?

Le troisième tome (sur six) du livre de Marco Polo

Il y avait aussi dans ce lot d'antiquités les premiers volumes d’une édition suisse (Droz), particulièrement soignée, du Devisement du monde que Marco polo avait dicté en un dialecte franco-provençal à Rustichello de Pise, codétenu et écrivain de profession, du fond de la prison où le retenaient d’âpres Génois peu sensibles aux charmes pourtant puissants de l’Orient.

Ainsi, j’ai laissé à quelques amis sûrs mon rayon psychanalyse qui peu à peu était devenu un rayon C. G. Jung, mon rayon yoga augmenté des œuvres époustouflantes d’Alexandra David Neel et des deux sous-rayons « bouddhisme » et « hindouisme ». Même la Bhagavad Gita, je l’ai laissée en partant, plus iconoclaste encore que Rimbaud. Tous mes Tintin en chinois, patiemment achetés à la Tour de Babel ou dans le métro de Pékin, je les ai donnés à un jeune Chinois qui avait grand besoin de s’entraîner à lire dans la langue de ses ancêtres.

J’ai enfin donné toutes mes BD et tous mes livres de poésie à mes filles qui, de toute façon, avaient commencé à me les piquer bien avant mon départ. Voir ses propres enfants lui subtiliser, l’air de rien, ses BD et ses livres de poésie, c’est une belle consolation pour un père qui aurait tellement aimé faire mieux pour armer sa descendance face aux durs combats de la vie. Je n’ai sans doute pas toujours été au top, mais au moins, je leur aurai appris à aller à l’essentiel.

La même carte d'Al-Idrissi, orientée à notre façon.
En haut l'Europe et l'Asie, en bas l'Afrique.

Parmi ces livres de poésie, il y en a un que je me suis surpris à chercher l’autre jour à la Maison des Livres. Sans trop y croire. Il s’appelle Ailleurs. C’est un recueil d’Henri Michaux qui contient Voyage en Grande Garabagne, Au pays de la Magie et Ici, Poddema. L’ensemble de ces trois textes se présente comme une description objective et concise des mœurs de peuples lointains. Ces peuples, aux mœurs absurdes, sont bien sûr imaginaires, mais ils ressemblent tellement aux peuples réels que l’on rencontre dès que l’on sort de son pays, ils ressemblent aussi tellement aux gens que l’on croise dans la rue dès que l’on sort de chez soi, ils me ressemblent tellement quand je me vois dans un miroir, la ressemblance est si frappante que je prends toujours plaisir à feuilleter ce livre.

En fait, en le lisant, j’ai compris que j’étais né par inadvertance dans cette Grande Garabagne que j’explore, incrédule, depuis ma tendre enfance. Chaque voyage me le confirme, la terre entière est une Grande Garabagne faite de certitudes absurdes qui s’affrontent avec méthode et cruauté. Le but du jeu semblant être de ne pas attraper de coups, ou du moins pas trop.

Ayant l’expérience de ce phénomène général d’étrangeté têtue, j’envisageais le voyage à Mayotte comme la découverte d’un territoire inconnu de cette Grande Garabagne où j’allais être à nouveau confronté à l’étonnante inventivité de cette curieuse et fantasque espèce bipède qui, en général, ne trouve jamais rien de plus urgent que de scier la branche sur laquelle elle est assise.

Après ce long prologue, je pourrais dire, à la façon de Michaux : Ils ont une danse qu’ils appellent « chigoma »…

(à suivre)

jeudi 22 avril 2010

M'godro Jazz


Pour la deuxième fois nous avons eu la visite du trio de jazz qui était venu l’an dernier (Raphaël Dumont : saxophones et clarinette basse, Simon Postel : batterie et François Thuillier :Tuba) Super !

Trio et François Thuillier

Cette année, pas d’avion en retard ni d’instruments perdus donc pas de tuba manyényé. En revanche, au retour, pas d’avion pour les musiciens coincés à l’autre bout du monde à cause des cendres projetées par un volcan islandais.

Simon Postel

Comme l’an dernier, ils ont accompagné la chorale de M’gombani. On peut voir deux extraits du finale de ce concert (M’godro révolution de M’toro Chamou) en cliquant sur les liens ci-dessous.

François Thuillier et la chorale de M'gombani

Chorale (1)




Chorale (2)


Le lendemain, ils ont donné un concert au 5/5. Le trio seul en première partie, exceptionnel mais un peu court. En deuxième partie, diverses combinaisons avec des musiciens du cru : Abou Chihabi, Éliasse, que je n’ai encore pas pu filmer, Lathéral et Trio.

Raphaël Dumont et Abou Chihabi

La mayonnaise a remarquablement bien pris comme vous pourrez le voir sur les vidéos. Le lendemain, il y avait le même concert (sans doute plus long) à Ambato.

Abdallah et Éliasse

J’y serais bien retourné, mais en ce moment j’ai beaucoup de travail et il y avait également une soirée de shigoma le surlendemain que je voulais filmer.

Le shigoma, j’espère pouvoir vous en parler bientôt.


François Thuillier


Raphaël Dumont


Trio


Abou Chihabi