mercredi 30 novembre 2011

Fait-divers

La baie de Mtsamboro, depuis la terrasse du Coco Lodge

C’était avant la suspension de la grève, en ces temps troublés où il était souvent impossible de circuler.

J’étais sur la plage de Tanaraki.

La veille au soir, un dimanche, J’avais dormi au Coco Lodge à Mtsamboro. Je voulais être dans le nord le lendemain matin, avant les barrages, pour pouvoir visiter une stagiaire dans sa classe.

J’avais pu le faire. J’avais vu la stagiaire et ses élèves, et j’en étais bien content. Je savais que le retour serait une autre affaire. J’avais prévu de la lecture et j’avais emporté un gaboussi pour le cas très probable où je me serais trouvé coincé par un barrage. Dans cette même éventualité, je n’avais pas emporté mon ordinateur portable, préférant rédiger mon rapport à l’ancienne plutôt que voir la précieuse machine disparaître au pas de course entre deux cocotiers. Sage précaution dont je me félicite encore comme on le verra bientôt.

Vue sur Sada et le Choungui depuis la plage de Tanaraki

Je suis donc sur cette plage, sous le grand badamier, à attendre la levée du barrage de Soulou qui ne devrait pas intervenir avant la nuit. Très peu de monde sur la plage. À 13 H, je constate que je suis seul. Les plages désertes, en métropole cela fait rêver. Ici, surtout en ce moment de surexcitation générale, cela peut vite tourner au cauchemar. Il vaut donc mieux éviter. Je prends mon téléphone pour appeler un ami qui habite tout près. Est-ce qu’il veut descendre jouer un peu de musique avec moi ? Est-ce que je monte chez lui ? Nous n’avons pas le temps d’en décider. Sans que j’aie rien entendu, et encore moins vu, quelqu’un dans mon dos m’arrache le téléphone dans lequel je suis en train de parler. Je me dresse d’un bond et poursuis le voleur que je couvre d’imprécations. Je vois bien qu’il court plus vite que moi. De toute façon, je n’ai pas fait dix mètres que deux gaillards sortent des buissons et me barrent le chemin en brandissant d’un air menaçant leurs coupe-coupe.

Il n’est plus question de courir, en tout cas plus dans le même sens ! Le plus proche qui doit être à environ cinq mètres me demande : « Où est l’argent ? » Il semble un peu hésitant. Je lui réponds avec l’air le plus farouche et le plus ferme dont je dispose qu’il n’y a pas d’argent. Ils n’insistent pas et disparaissent dans la brousse.

Je retourne vers les quelques affaires que j’ai laissées sur le sable et je constate qu’en plus de mon téléphone, ils ont réussi à me dérober mon pantalon. Heureusement, il n’y avait rien dans les poches. J’avais mis les clés de la voiture et mon portefeuille dans le sac qui ne paye pas de mine d’où dépasse mon gaboussi. J’attrape d’ailleurs ce gaboussi par le manche pour m’en servir de massue au cas où les voleurs reviendraient après avoir constaté la vacuité des poches de mon pantalon. À ce moment là, franchement je suis très inquiet.

J’avais vu plus tôt dans la matinée que, plus loin sur la plage, quelques mahorais préparaient un voulé. Je vais voir s’ils sont toujours là. Je les trouve et leur dit ce qui vient de se passer. Ils veulent absolument se lancer à la poursuite des voleurs. C’est sans espoir mais enfin, bon, je ne suis plus tout seul et nous prenons ma voiture pour faire deux aller-retour sur la route où, bien sûr nous ne voyons personne. Du coup, ils m’offrent un peu de poisson grillé avec du manioc. Cela tombe très bien car j’avais quitté le Coco Lodge avant le petit-déjeuner et n’avais mangé depuis la veille que quelques biscottes que m’avait données au petit matin une ancienne maman d’élève rencontrée par hasard dans le village de Mtsamboro où je cherchais en vain une boutique ouverte avant d’aller travailler.

Peu après, l’ami à qui j’avais donné mon dernier coup de téléphone, avec ce téléphone là, arrive sur la plage. Il n’avait pas compris pourquoi je ne parlais plus dans l’appareil. Je lui raconte mon histoire. Il me dit « attends-moi là » et s’enfonce dans les broussailles. Il revient peu après avec mon pantalon. Mon pantalon, mais sans la ceinture. Une belle ceinture en cuir que ces misérables avaient dû trouver monnayable.

« Misérables », c’est vraiment le mot qui m’est venu à l’esprit. Comme chez Hugo. Ce n’étaient pas de jeunes voyous arrogants et clinquants comme on peut en rencontrer en ville. Du peu que j’en ai vu, c’étaient plutôt des miséreux entre deux âges et entre deux îles qui devaient survivre en chapardant dans la campagne. Là, ils avaient vu un téléphone dans les mains d’un mzoungou qui leur tournait le dos, seul sur la plage. L’occasion semblait favorable. Ils avaient tenté le coup. Un misérable coup pour de pauvres hères. Ceci dit, si j’avais couru trois mètres de plus, je ne pense pas que ces pauvres hères auraient hésité une seconde avant de m’arrêter d’un vigoureux coup de machette. J’imagine qu’on n’estime le prix de la vie des autres qu’au prix de la sienne.

D’autres amis sont arrivés ensuite, des musiciens qui avaient prévu de répéter sur la plage. Mon histoire a jeté un froid, mais enfin, j’avais récupéré mon pantalon et j’aurais l’air moins cloche le soir devant le barrage de Soulou. Nous avons donc passé l’après-midi à jouer de la musique.

vendredi 25 novembre 2011

Ô temps ! suspends ton vol




Surréaliste ou magnégné ?

Après 44 jours d’un conflit historique, multiforme et chaotique, le mercredi 9 novembre, l’intersyndicale a annoncé qu’elle suspendait la grève et acceptait de signer le protocole de sortie de crise concocté par Denis Robin, le médiateur envoyé par le gouvernement.

Coup de théâtre, le lendemain matin, il n’y avait qu’un seul syndicaliste présent sur Petite Terre pour signer ce fameux protocole, ces collègues avaient oublié de le prévenir qu’en fait, ils ne viendraient pas signer. Ils avaient eu d’autres idées au cours de la nuit et comptaient faire un tour de l’île pour expliquer leur refus de signer et prendre la température des villages. Pendant ces consultations, la grève resterait suspendue.

Denis Robin qui ne devait pas être content qu’on lui ait posé un tel lapin déclarait le matin même à la façon de Ponce Pilate : «Ma mission est achevée et je quitte Mayotte aujourd’hui ».

À l’issue d’un premier tour de l’île, Boinali Saïd Toumbou, leader de l’intersyndicale déclarait quant à lui dans une conférence de presse : «Nous demandons un nouveau modèle d’organisation de la société ». Pour élaborer ce nouveau modèle, il appelait à l’aide des historiens, des sociologues et des économistes.

Depuis, nous en sommes là. La grève est suspendue, comme une épée de Damoclès. Le protocole, avec ses prix négociés, n’est pas appliqué, faute de signature. La vie est toujours aussi chère mais les voitures ne sont provisoirement plus caillassées.


vendredi 4 novembre 2011

Demi-tour

En ce moment, les gendarmes semblent avoir pour consigne de rester discrets


Encore une fois, ce matin j’ai dû rebrousser chemin à un barrage à la sortie de Vahibé en allant vers Combani. Pas moyen d’aller travailler. Ce n’était pas un gros barrage pourtant mais il était tenu par une poignée de jeunes qui n’avaient rien d’autre à faire qu’à provoquer les automobilistes et derrière eux la Terre entière. Trois adultes mahorais, un peu décidés, leur auraient fait entendre raison ou les auraient mis en fuite sans difficulté. Mais personne ne bougeait. Des dizaines de voitures coincées qui commençaient à faire demi-tour. Moi, en tant que mzoungou, si je m’en mêle, je risque de déclencher une émeute. Alors ciao, je rentre à la maison. J’aurais fait ce qu’il était possible de faire dans ce contexte de crise. Pour éviter l’escalade, les gendarmes eux-mêmes interviennent le moins possible sur les barrages.

En fait, les seuls qui peuvent calmer les jeunes Mahorais, ce sont les vieux Mahorais. À Passamainty, les vieux ont dit aux jeunes d’arrêter de créer des troubles dans le village. Un jeune qui refusait de les écouter, s’est pris une correction à l’ancienne et le village est redevenu de droit commun.

Voilà, pour moi, ce sera tout pour aujourd’hui. J’ai plusieurs fers au feu côté musique dont un gros article à terminer pour la fin de la semaine prochaine et des vidéos musicales, tournées à Moroni, et que je dois traiter et mettre en ligne à la demande d’un de mes plus fidèles lecteurs.

Pour en savoir plus sur mon état d’esprit quand je prends la voiture pour tenter d’aller travailler, vous pouvez consulter cet article de Malango paru ce matin.

jeudi 3 novembre 2011

Trente-huitième jour

"File d'attente" à la station de Kawéni


Trente-huitième jour du conflit qui s’enlise. Il me semble acquis maintenant que la grande majorité des habitants de Mayotte est lasse de cet enlisement. Les mzoungous, bien sûr, dont beaucoup se sentent en danger, mais les Mahorais également dont la vie quotidienne est compliquée du fait des barrages. Tous les Mahorais avec qui j’en parle sont fatigués de cette longue désorganisation de leur quotidien.

Les caillassages et de graves exactions ternissent sérieusement l’image du mouvement, ainsi que l’image de Mayotte et des Mahorais, ce qu’illustre bien le fait qu’en ce moment, les avions arrivent plutôt vides et repartent plutôt pleins.

Cependant, même si tout le monde est las, tous les Mahorais savent qu’il s’agit d’une lutte pour la justice et la dignité. Elle est peut-être menée à la va-comme-je-te-pousse, elle est certainement accompagnée de dérapages inacceptables et incompatibles avec la dignité revendiquée, elle sert également de prétexte ou de déclencheur à des actes de banditisme comme par exemple l’attaque par des voyous cagoulés d’un supermarché à la Réunion « pour soutenir la lutte des frères de Mayotte ». Quand on sait que ces Robin des bois modernes volent principalement de l’alcool, on peut légitimement douter de l’efficacité d’un tel soutien.

À propos de Robin des bois, on nous en a envoyé un de métropole. C’est du moins ainsi qu’il a été surnommé avant même d’arriver. Il s’agit de Denis Robin, un ancien préfet de Mayotte et actuel conseiller du Premier ministre. On le dit compétent et on lui prête du charisme. Il en aura bien besoin car il vient en médiateur quand c’est un justicier qui est réclamé. Quelqu’un qui soit capable de faire entendre au gouvernement qu’il n’y a aucune raison que les Mahorais soient traités autrement que les autres Français. Le problème va en effet bien au-delà du prix de la viande. Quand ce dernier point sera réglé, rien n’aura encore été fait concernant le fond de la question. Et nous vivrons toujours sur une poudrière.

On dit à Paris que c’est la crise, qu’il n’y a pas d’argent, que ci, que mi et que bref, c’est normal que les Mahorais attendent encore vingt ans pour être traités comme les autres.

Je ne suis pas d’accord. C’est vrai que je ne suis pas très fort en politique ni en économie, mais je connais un peu les êtres humains et leur susceptibilité ombrageuse. Quand une république une et indivisible porte dans sa devise les mots « égalité » et « fraternité », elle se doit de traiter également tous ses ressortissants. Si elle s’égare à laisser croire qu’elle pourrait penser que le RSA à 25 %, entre autres, c’est assez bon pour ces Français lointains, elle ne peut que se heurter, un jour ou l’autre, à un sursaut de dignité, vraisemblablement accompagné de colère dont on sait qu’elle est fort mauvaise conseillère.