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jeudi 6 mai 2010

Shigoma

Les rois de l'azur, princes des nuées


L’espèce humaine, dans son ensemble, est fatigante. N’importe qui, possédant un peu de réalisme et de bonne foi, vous le dira : l’homme est un fardeau pour l’homme. Ceci étant posé, force est de constater que l’âme humaine, dans son ensemble également, est cependant sporadiquement traversée d’éclairs de génie.

Le shigoma, c’est un de ces éclairs de génie de l’humanité. C’est à la fois une danse collective et un chant responsorial. C’est une cérémonie gaie, solennelle et chargée de mystère. C’est la grandeur des Mahorais.

Un éclair de génie

Plutôt que de tourner autour du pot à coups de phrases décousues, il vaudrait peut-être mieux que je décrive ce que j’en ai vu.

Pour danser le shigoma, il faut une grande occasion et une place publique. Il faut aussi un orchestre composé de trois ngoma (tambours à deux membranes) et d’un garandro (tambour métallique, souvent un tambour de machine à laver).

Joueurs de ngoma

Un des ngoma ne joue pratiquement que la pulsation. On l’appelle msindriyo. Un autre développe des cellules rythmiques très variées. On l’appelle fumba. Le troisième est un dori. Il est plus long et plus étroit. Il joue le thème rythmique principal et ses variations qui viennent s’entrecroiser avec celles du fumba.

Joueurs de ngoma

Le décor étant posé et l’orchestre ayant commencé à jouer, les danseurs s’avancent en une longue et lente procession. Autrefois, il n’y a pas bien longtemps, le shigoma était une danse d’hommes. Aujourd’hui, des femmes y participent. Les danseurs sont sapés comme des ministres et les danseuses comme des reines.

Ils avancent en chantant. Leur chant répond au soliste et au chef de chœur qui évoluent à l’intérieur du cercle ou du rectangle décrit par la procession. Ils progressent lentement, légers et majestueux. Ils prennent dignement le temps de faire le tour complet de l’aire de danse. Il s'agit une danse de prestige. Le moindre geste est un témoignage de l’élégance et de la noblesse du danseur qui le fait pourtant modestement. Le jeu veut qu’il se montre à son avantage avec son écharpe, accessoire indispensable, qu’il tient légèrement du bout des doigts. Il le fait gracieusement, le sourire aux lèvres.

Les mouvements d'ensemble sont réglés par le sifflet

Un des danseurs porte un sifflet. Il lui échoit le rôle prestigieux de donner les signaux qui vont déclancher telle ou telle variation dans les pas ou les attitudes des danseurs. On comprend qu’il y a eu derrière tout ceci de nombreuses répétitions.

Sifflet

Une fois le tour effectué, les danseurs s’installent sur un demi-cercle ou un U et continuent à danser et à chanter sur place. Deux ou plusieurs paires de danseurs s’avancent alors au milieu de l’espace libre et font toutes sortes de figures. C’est aussi le lieu de civilités codifiées. Une femme, par exemple, éponge le front d’un danseur … Une autre étale par terre une belle pièce de tissu dont la fonction symbolique reste pour moi assez mystérieuse… Et puis, d’un coup, en mesure et bien calés sur les ngoma, les voici qui font mine de s’effondrer, accroupis, le buste bien droit. Ils remontent aussitôt, puis retombent en suivant un rythme précis.

Danse

Et puis cela s’arrête. Il y a une phrase particulière donnée par les tambours, ou alors c’est le texte du chant, ou les deux. Vu de l’extérieur, pour le mzoungou de passage, tout le monde s’arrête en même temps sans grande raison apparente.

C’est là que je mesure le fossé culturel qui me sépare de mon environnement mahorais. Je vois venir de loin la fin d’une chanson ou d’une symphonie, mais pour le shigoma, il faudra que j’en voie encore beaucoup avant de comprendre comment cela fonctionne. Pour l’instant, tout ce que je vois, c’est que d’un coup le bel agencement se disloque. Les hommes sortent une cigarette et ça discute dans tous les coins jusqu’à ce que les ngoma lancent un nouveau morceau. Chaque morceau dure environ une demi-heure.

lundi 5 octobre 2009

Mbiwi à Tsingoni

Dans les mbiwi, comme dans tout le reste, l'essentiel est dans le sourire

Voici deux petites vidéos que je voulais vous montrer depuis de nombreux mois. Elles datent de décembre dernier. La commune de Tsingoni avait organisé un festival de danses traditionnelles. Nous y étions allés plusieurs soirs. C’est là qu’il avait fallu attendre si longtemps pour voir les mbiwi programmés en même temps qu’un match de hand-ball féminin. Il me semble alors avoir compris que les hand-balleuses de Tsingoni ont une solide réputation, bien établie dans toute l’île.

Ensuite, il faut savoir s'écouter...

Côté musique, nous avons bien fait d’attendre. C’était encore meilleur que ce à quoi nous nous attendions. On nous avait annoncé des mbiwi sans l’orchestre tonitruant qui les accompagne habituellement. C’est très rare des mbiwi sans orchestre. Un groupe de femmes devait venir de Petite-Terre., mais elles ne sont pas venues si bien que la soirée a pris un tour très intime, entre femmes et jeunes filles de Tsingoni.

... et être bien concentrées

Les participantes formaient juste un seul petit carré dans lequel ne pouvaient s’affronter qu’une ou deux paires de danseuses. C’était très agréable de n’entendre que les chants soutenus par le cliquettement des mbiwi, le tout entrecoupé par les rires des danseuses. Un petit clic ici vous en donnera un aperçu. En fait, je m'aperçois à l'instant que je vous ai déjà présenté cette vidéo. Tant mieux ! Saisissez l'occasion pour la revoir car c'est vraiment un très beau document.

Comme des stagiaires de l’IFM me l’avaient signalé, quand il n’y pas d’orchestre, le tempo est plus lent. Les hommes, sur cette île, ne semblent connaître qu’un seul tempo qu’ils tiennent d’ailleurs remarquablement bien. Ils sont à fond, du début jusqu’à la fin, comme des hard boppers. Cela est surtout vrai pour les orchestres de mbiwi dans le genre de Tama music.
Le jour où j’ai filmé le wadaha, par exemple, j’ai filmé pendant plus d’une heure. Ensuite, j’ai voulu faire avec ces images un montage de quinze minutes montrant les différentes chorégraphies. Je craignais d’avoir de grandes difficultés pour obtenir une bande son acceptable. En fait je n’ai eu aucune difficulté. Je n’ai eu qu’à choisir les images. Le son tombait en place sans aucun problème. L’orchestre était tout le temps sur le même tempo d’enfer et dans la même tonalité. On entend à peine les coupures, quand on les entend.

Les invités d'honneur

Les invités d’honneur de ce festival de Tsingoni étaient un groupe malgache de Majunga. Ce soir-là, quelques musiciens du groupe sont venus jouer un moment sur les mbiwi. Rien à voir avec l’orchestre habituel, juste un peu d’accordéon et des percussions légères. En cliquant ici, vous pourrez les entendre.

Vous pouvez aussi retrouver l’ambiance habituelle des grandes rencontres de mbiwi en cliquant ici, vous reverrez alors des mbiwi à Dzoumogné avec Tama music. Enfin, en cliquant ici, vous retrouverez les explications que je vous ai déjà données sur le rythme des mbiwi.

mardi 25 août 2009

Mulidi


Vers la fin des vacances, la mère d’une de mes anciennes petites élèves nous a invités à assister à un mulidi. Nous avons donc repris la route de Mtsamboro. Nous avons mangé chez cette dame et avons passé une partie de la soirée à discuter. Puis elle nous a sorti un matelas pour dormir un peu avant le mulidi car c’était un grand mulidi qui ne devait commencer que très tard le soir. Pas avant minuit.

Un mulidi c’est une cérémonie religieuse organisée par une confrérie masculine, il s’agissait ce soir-là de la Qadiriyya. Au cours de cette cérémonie, les participants chantent et dansent à genoux sur des matelas en exécutant de remarquables mouvements d’ensemble. C’est le pendant masculin du déba dont j’ai déjà parlé.



Vers minuit et demi, nous nous sommes levés pour aller voir comment les choses se présentaient. Dans la rue principale du village, un dais avait été dressé pour abriter la cérémonie. Sous le dais, le sol était couvert de tapis et l’ensemble était entouré de bancs.
Les participants formaient un grand rectangle dont une longueur était occupée par un double rang de danseurs. Un premier rang agenouillé sur les matelas, de jeunes hommes, et un second rang debout derrière ce premier rang, des hommes plus mûrs. En face et sur les côtés, il y avait des personnages que je qualifierais volontiers de dignitaires car c’étaient les plus âgés de l’assemblée. Hors de ce rectangle, mais toujours sous le dais, profondément endormis, allongés sur les tapis, serrés les uns contre les autres, une bonne vingtaine de garçons que leurs maîtres coraniques avaient amenés avec eux. Le reste de la rue était occupé par de nombreux spectateurs, habitants du quartier, assis sur le bord du trottoir ou debout, adossés aux murs.

Les chants sont soutenus par les tari et un patsu, une sorte de petit gong

Les participants venaient de toute l’île. C’était un de ces grands mulidi comme on n’en fait qu’une fois tous les trois ans à Mtsamboro. J’ai appris le lendemain qu’une association d’éleveurs avait livré quinze zébus pour cette occasion. Chaque quartier du village était chargé d’accueillir et de nourrir tel ou tel village invité.

La cérémonie commence par des prières et des invocations psalmodiées dans la fumée de l’encens. Puis viennent ces fameuses danses. Les danseurs se relaient jusqu’au petit matin. Notre hôtesse faisait des allées et venues de la rue à chez elles où ses enfants dormaient. Comme nous pensions que nous la tenions éveillée par souci d’hospitalité, nous avons pris congé vers deux heures du matin.



Parmi les dignitaires, il y en avait un qui secouait une sorte de gros hochet, un instrument comme je n’en avais encore jamais vu. Mais, placé comme je l’étais, je ne distinguais pas bien ce que c’était. Je le filmai en gros plan pour avoir le lendemain, dans l’ordinateur, une image plus nette de son instrument.

Le lendemain, effectivement, l’image était plus nette. En fait d’instrument, c’était une botte de dabbus que le bonhomme secouait rituellement dans la fumée de l’encens. Un dabbus c’est une sorte de longue aiguille emmanchée. Le manche porte une petite plaque de métal qui tinte quand on agite l’objet. En fin de cérémonie, certains participants demandent au cheik l’autorisation de se transpercer les joues ou les avant-bras pour prouver publiquement l’efficacité des pratiques religieuses de la confrérie. Si le sang ne coule pas, c’est que l’adepte est soutenu par Dieu. Si le sang coule, cela ne compte pas, c’est tout au plus l’œuvre des djinns.

Officiant agitant une botte de dabbus

J’aurais bien aimé vous montrer ceci, mais nous sommes partis trop tôt. En partant, cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille, j’ai vu un dignitaire qui testait avec ses dents la solidité de la lame d’une épée. J’ai appris par la suite qu’avec cette épée l’officiant se livrait à des pratiques de guérisons miraculeuses. Vous ne verrez malheureusement rien de tout ceci. Toutefois, en cliquant ici, vous verrez un bel extrait d’une danse et en cliquant là, vous entrapercevrez, de dos, le cheik secouant ses dabbus.

Pour une information plus fournie sur ce genre de cérémonies qui ont cours dans tout l’Océan Indien, je vous invite à cliquer ici pour télécharger un dossier pdf réalisé par l’auteur des dossiers consacrés au gabusi que je vous ai déjà signalés.

samedi 16 mai 2009

Des Cannibales

Michel de Montaigne 1533-1592

J’avais une fois évoqué Montaigne dont les Essais, qui touchent à tous les sujets et sautent souvent du coq à l’âne, me font penser à nos blogs modernes. J’aime bien Montaigne. En général, j’aime bien les auteurs anciens. Je ne connais pas de plus grand luxe que celui de prendre le temps de lire un texte ancien, surtout si le texte en question relève de la littérature de voyage ou s’il décrit des peuples ou des usages disparus.

Le chapitre XXX du livre I des Essais est intitulé : Des Cannibales. Peut-on imaginer plus affreux, plus sauvage et plus effrayant qu’un cannibale ? Pourtant Montaigne les peint sous un jour très avantageux et les trouve bien moins barbares que le bon peuple de France qu'il a vu se déchirer, au sens propre et avec des raffinements de cruauté, au cours des guerres de religion. J’ai découvert dans cet essai que les Cannibales, qui semblent consacrer beaucoup de temps à la danse, connaissaient le bâton rythmique cher à André Schaeffner dont j’ai parlé dans l’article sur les masheve. Cet instrument est la version cannibale du bâton de chef d’orchestre qui allait coûter la vie à Lully. Montaigne le décrit ainsi : "des grandes cannes ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dance."

Montaigne, qui n’est jamais allé en Amérique, nous présente son informateur.

« Cet homme que j'avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage : Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent : et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l'Histoire : Ils ne vous representent jamais les choses pures ; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu : et pour donner credit à leur jugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut un homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vray-semblance à des inventions fauces ; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel : et outre cela il m'a faict voir à diverses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il avoit cogneuz en ce voyage. »

Il faudrait donc n’avoir « rien espousé » pour « rendre véritable tesmoignage ». Hélas, je crains bien d’avoir épousé ici trop de choses pour être utile en ce domaine. Ma vie, en fait, n’est qu’une longue suite d’épousailles. En premier lieu j’ai épousé le beau côté des choses et leur côté drôle. Je sais bien qu’il en est un vilain, un affreux, un cruel, un atroce, un épouvantable, c’est vrai, mais je n’ai ni le goût ni le talent de m’en occuper.

C’est pourquoi, pour avoir une vision moins partiale et plus complète de la vie à Mayotte je vous renvoie régulièrement à la Lettre de Malango qui me semble faire honnêtement son travail journalistique. Il y a également un nouveau venu qui s’appelle Upanga qui donne, en ligne, ses grands titres.

Dans un autre genre, il est paru dernièrement une BD intitulée Droit du sol de Charles Masson (Casterman). Je ne l’ai pas encore lue. Pour ceux qui aiment les BD réalistes, ça doit être d’un tout autre tonneau que mes reportages surréalistes sur les mbiwi ou le Wadaha.

Droit du sol de Charles Masson

Il est vrai que la vie peut être très dure à Mayotte quand on est étranger. Même pourvu de papiers en règle on est soumis à mille tracasseries inutiles. J’ai vu, par exemple, un employé de la poste faire retirer ses lunettes à un client pour s’assurer qu’il ressemblait bien à la photo qu’il y avait sur son passeport. Ce zèle imbécile qui dépasse souvent le cadre de la légalité semble être la règle. Dès qu’il s’agit d’un étranger, le moindre agent de n’importe quelle administration devient enquêteur. J’ai cependant connu le même zèle imbécile en métropole, de façon peut-être plus ponctuelle et peut-être un peu moins systématique.

Seulement ici, il y a les mbiwi. Quelle que soit la rudesse avec laquelle on a pu vous traiter ici ou là dans le dédale paranoïaque d’une administration ubuesque, il suffit d’assister à une séance de mbiwi pour retrouver le sourire. Je n’ai rien connu de tel en métropole, sauf peut-être les concerts de ZORéOL que j’ai le plaisir de saluer ici.

dimanche 22 février 2009

Wadaha


La vie associative est très développée à Mayotte. Chaque village compte plusieurs associations qui organisent souvent des manifestations sportives ou culturelles, sans forcément se concerter, si bien qu’il nous est arrivé, pour assister à une séance de mbiwi, d’attendre la fin d’un match de hand-ball féminin programmé au même endroit et à la même heure. Ce n’était d’ailleurs pas très gênant car, de toute façon, les mbiwi avaient trois heures de retard. Nous étions donc bien contents de voir le match de hand qui nous fit patienter agréablement.

Ces associations font connaître les événements qu’elles organisent en envoyant de brefs communiqués à la radio et à la télé. C’est ainsi que lors d’une visite chez des amis, j’ai appris par la télé qu’il y avait ce samedi un wadaha à Bandrélé.

J’avais déjà manqué deux ou trois wadaha dont j’avais eu connaissance. J’ai donc bien pris soin cette fois-ci de noter l’heure et le lieu. En fait, l'heure ne veut pas dire grand-chose, elle permet simplement de savoir si la manifestation se déroulera le matin ou l'après-midi, ce qui n'est déjà pas si mal.



Le wadaha est une très belle danse dans laquelle un groupe de femmes tourbillonne autour d’un mortier en donnant à tour de rôle de vigoureux coups de pilons qu’elles lancent en l’air et que leurs compagnes rattrapent à la volée.

Dans la danse que nous avons vue, qui impliquait des groupes de huit ou neuf femmes, il y avait trois pilons. Une femme qui se trouvait bien placée dans le tourbillon attrapait au vol un pilon, en frappait le fond du mortier et le lançait en l’air pour la femme suivante tandis qu’elle-même attrapait le second pilon puis le troisième avant de céder sa place à une compagne bien placée. En cédant sa place près du mortier pour regagner le tourbillon extérieur elle effectuait un gracieux et savant tour sur elle-même en inclinant le buste et en tournant le dos au mortier. Tout cela sans jamais interrompre sa course.

Dans Musique et société aux Comores, Damir Ben Ali précise que « De par sa rapidité, la danse est hasardeuse et la meneuse de jeu veille pour que deux coépouses d'un même mari ou leurs alliées n'y participent pas en même temps. L'une peut facilement et gravement blesser l'autre. »

La polygamie est interdite à Mayotte, mais c’est assez récent. La remarque de Damir Ben Ali est donc toujours pertinente. (En fait, si j'ai bien compris, la polygamie est interdite aux fonctionnaires de l'État. Cette interdiction va être bientôt étendue à tout le monde, pour les nouvelles générations. Il est de notoriété publique que beaucoup d'hommes ont une seconde épouse à Madagascar ou aux Comores.)

Ce wadaha était organisé par une association du village de Bandrélé dans le but de collecter des fonds pour financer un voyage à l’île Maurice. Si l’on considère le prix exorbitant des voyages au départ de Mayotte, les modiques deux euros du billet d’entrée et l’orchestre qu’il leur a bien fallu payer, il faudra sans doute organiser d’autres wadaha et de nombreux mbiwi avant de pouvoir aller à Maurice.



L’orchestre était du type habituel : basse, batterie, guitare, clavier et trois chanteurs. Traditionnellement le wadaha se dansait sur les ngoma (tambours à deux peaux) et les tari (tambours sur cadre).

Il y avait également ce jour-là à Bandrélé deux groupes de jeunes filles qui dansaient sur deux rangs distincts et formaient ainsi un cadre ondoyant et coloré à la danse du mortier qui, elle, était exécutée par des femmes plus mures.

Pour voir cet incroyable tourbillon, il faut cliquer ici.

dimanche 15 février 2009

Masheve


J’ai évoqué dernièrement, assez rapidement, les masheve (en utilisant la transcription usuelle machévé). Je voulais apporter rapidement quelques précisions, mais je m’aperçois que deux semaines se sont écoulées. Deux semaines pendant lesquelles les plus mélomanes, et parmi eux, ceux dont la mélomanie ne renie pas son étymologie, ceux qui perçoivent nettement le lien sémantique qui unit les mots mélomane, héroïnomane, kleptomane et monomaniaque, de pauvres diables donc, attendent de voir à quoi ressemblent ces masheve.
J’espère qu’ils me pardonneront en admirant la belle photo ci-dessus.

Comme on ne voit bien que ce que l’on connaît, que ce dont on a construit une image mentale, voici une description des masheve que j’ai trouvée dans Origine des instruments de musiques d’André SCHAEFFNER qui cite un texte de Georges PETIT, publié en 1923 et intitulé : Sur une collection ethnographique provenant de Madagascar. Le texte ne donne pas de nom à cet instrument. Ce fut donc une belle surprise pour moi et un grand plaisir de voir l’image des masheve se dégager peu à peu des termes de la description :

Au nord-ouest de Madagascar il s'agit d' « une série de petits récipients rectangulaires tressés en feuilles de cocotier » et qui renferment des « grains de sable, des graines diverses et même du riz » ; « cet instrument est attaché au moment des danses, autour des chevilles, par les deux extrémités libres d'une corde sur laquelle les petits casiers sont enfilés. »


Origine des instruments de musiques de SCHAEFFNER est un grand classique, un monument qui date des années trente. Il a été réédité par l’École des Hautes-Études en Sciences Sociales en 1994. C’est tout à fait le genre de livre qu’on imagine sur une étagère de la bibliothèque de Tintin, à côté de celui qui mentionne l’existence d’un certain fétiche arumbaya.

Il ne faut pas déduire du rapprochement avec Tintin que ce livre est vieillot et poussiéreux, bien au contraire, c’est une mine de renseignements rares qui émaillent une belle réflexion sur la musique. La langue, le sujet, le style et l’érudition font penser à l’univers d’Hergé mais l’attitude de l’auteur est étonnamment moderne comme en témoigne cette citation de CHESTERTON qu’il place en exergue à son ouvrage :

« ...ce que vous voulez, au fond, c'est que tous les peuples s'entendent pour apprendre les tours que votre peuple connaît le mieux. Le Bédouin arabe ne sait pas lire, aussitôt on lui envoie d’Angleterre quelque missionnaire ou quelque maître d’école pour lui apprendre à lire. Il ne se trouve personne pour dire : « Ce maître d'école ne sait pas monter un chameau : payons un Bédouin pour le lui enseigner. »

Vous dites que votre civilisation embrassera toutes les aptitudes? Mais le fera-t-elle? Pouvez-vous dire sérieusement que, quand l'Esquimau aura appris à voter pour le Conseil municipal, vous aurez appris à harponner la baleine? »


G. K. CHESTERTON, Le Napoléon de Notting Hill, 1-2 (trad. Jean Florence).

Cette modernité me fait penser à Montaigne, homme de lettres et lointain précurseur des blogueurs (bloggers ) dont je songe à vous entretenir quelque jour.

Pour réécouter les masheve accompagnant l'arc musical dans une reconstitution hypothétique de musique paléolithique, il faut cliquer ici.

Pour revoir les masheve tels qu'on les utilise aujourd'hui à Mayotte en dansant le shakasha, il faut cliquer ici.

samedi 10 janvier 2009

Le mystère des mbiwi





J’ai tout de suite aimé les mbiwi. Dès la première fois à l’aéroport, quand je ne savais pas encore si j’entendais cliqueter dans le lointain un tapis mécanique à qui je prêtais des vertus musicales ou s’il s’agissait réellement de musique.

Depuis j’en ai vu et entendu souvent, toujours avec le même ravissement. Je rappelle, pour les nouveaux venus ou pour ceux qui l’auraient oublié, que les mbiwi sont des claves en bambou que les femmes entrechoquent sur un rythme particulier, toujours le même, pour accompagner des chants et des danses.



Sur cette activité exclusivement féminine, se greffent maintenant de bruyants orchestres masculins que les femmes tolèrent pour des raisons mystérieuses que je ne chercherai pas à percer dans l’immédiat.

Le mystère dont je veux vous entretenir aujourd’hui est celui de ce rythme qui me fascine depuis maintenant cinq mois. Les plus attentifs ou les plus mélomanes se souviendront peut-être que ce rythme fait ka-ta-ka-ta-ka, ka-ta-ka-ta-ka, ka-ta-ka-ta-ka…

Écrit comme ça, il n’y a rien de particulièrement fascinant. Et pourtant, derrière ce ka-ta-ka-ta-ka, il y a toute une vie qui bruisse, comme des accents qui se déplacent, c’était ma première hypothèse, un peu brute et qui n’expliquait rien. Quels accents ? et qui se déplacent comment ? Alors j’ai tendu l’oreille, j’ai observé, j’ai expérimenté, j’ai filmé, j’ai visionné et surtout j’ai trouvé des pratiquantes assez patientes pour me montrer comment elles faisaient clac-clac-clac depuis l’enfance sans même y penser.

Après m’être donc longuement penché sur la question, je suis enchanté de pouvoir vous faire part du fruit de mes recherches.

Ce qui fait la magie de ce rythme, c’est qu’on entend ka-ta-ka-ta-ka alors que personne ne joue ka-ta-ka-ta-ka. Jouer ce ka-ta-ka-ta-ka serait d’ailleurs très fatigant, surtout s’il fallait le tenir pendant les heures que durent les séances de mbiwi. Alors les femmes se partagent le travail.

Certaines font clac-clac, clac-clac, clac-clac… Ce sont les plus nombreuses.

D’autres, avec un aplomb déconcertant, font CLAC-CLAC-CLAC-CLAC-CLAC… comme un métronome à ceci près qu’elles font ce qu’on appelle en Guyane, le cheval trois pattes et que les percussionnistes mzoungous, de façon plus technique, nomment le trois pour deux. Celles-ci sont moins nombreuses. Une pour cinq ou six suffit largement pour faire apparaître le ka-ta-ka-ta-ka magique.

D’autres enfin se mettent à l’aise et dilatent l’espace et le temps en faisant d’amples Clac------Clac------Clac… C’est un rythme de soutien qui permet de se reposer un peu.

Apparemment l’ensemble se gère à l’écoute. Chacune appuie plus ou moins son rythme en fonction de ce qu’elle entend de la masse sonore. À l’occasion quelques participantes changent de rythme comme on change de position pour se délasser. Ces changements et l’équilibre instable entre les deux rythmes de base créent un mouvement permanent. Tantôt on entend davantage un rythme, tantôt c’est l’autre et tantôt ils disparaissent tous les deux en se fondant dans un ka-ta-ka-ta-ka parfait.

Voici deux représentations graphiques de cette polyrythmie. La première est une transcription classique pour ceux qui connaissent ce code bizarre qu’on appelle le solfège.



La seconde est plus accessible au commun des mortels. Les traits verticaux représentent la pulsation marquée par les pieds des danseuses. Cette pulsation se décompose en trois parties égales, matérialisées par les pointillés. Chaque petit losange représente un clac des mbiwi. Les trois lignes horizontales de losanges représentent les trois rythmes joués par les femmes. La ligne du milieu représente le fameux cheval trois pattes dans lequel, sur deux pulsations régulières les femmes placent trois clac tout aussi réguliers.



Il serait dommage de parler aussi longuement d’un rythme sans le faire écouter. Voici donc, en cliquant ici, une vidéo où l’on voit assez bien les différents rythmes de base.

dimanche 4 janvier 2009

Déba



J’ai entendu plusieurs fois dire que sur le plan culturel, il ne se passait rien à Mayotte et qu’on s’y ennuyait facilement. J’en reste à chaque fois sans voix. Il me semble que le plus souvent, l’ennui est quelque chose de très personnel, un sentiment de manque que l'on porte en soi et que l’on projette sur le monde extérieur. Je suis convaincu qu’on doit pouvoir s’ennuyer profondément au carnaval de Rio si l’on aspire à autre chose qu’à de la samba et des confettis.

À Mayotte c’est la même chose. Si vous voulez absolument la Gay Pride ou une techno-teuf vous risquez de vous morfondre amèrement et de trouver la vie culturelle singulièrement pauvre. Pourtant c’est d’une richesse incroyable. Il suffit de penser à écouter ce que l’on entend et à regarder ce que l’on voit pour ne plus avoir que l’embarras du choix.

Hier soir, il y avait un grand concert à Handréma, un village pas très loin de chez nous. Mais nous n’y sommes pas allés parce que nous avions besoin de nous reposer un peu. Cela fait un mois que nous courons de concert en concert. Alors stop, nous étions-nous dit, ce soir on se couche tôt. C’était sans compter sur un concert inattendu sur le plateau sportif en bas de chez nous. Autant dire un concert dans notre salon. Apparemment des musiciens malgaches, et des bons, ce qui est un pléonasme. J’ai pensé un moment les enregistrer depuis notre varangue pour vous faire écouter mais j’ai tellement de bouts de films, d’images et de sons en attente que j’y ai renoncé. J’ai même bien failli également me relever pour aller les voir en me disant que c’était criminel de ne pas voir ça mais mon ange gardien m’a soufflé que les criminels aussi avaient le droit de dormir.



Cet après-midi, nous sommes allés voir un déba. Ce coup-ci c’était bien un vrai déba et non un tari. Je vous redonne ce que dit mon dictionnaire au sujet du déba :

Nom d'une prière de femmes, organisée par les adeptes de la twarika Rifayi, se tenant sous une tente de toile sur la place publique. Dans chaque groupe, les femmes, parées, vêtues du même pagne, chantent des invocations à Dieu et au Prophète, dansant (debout ou assises) par simples mouvements de la tête (uBadza) ou des mains, en suivant avec ensemble des figures précises (par ex. makasi, les ciseaux).



Ces événements font partie de la vie sociale ordinaire des villages. Ils ne sont pas spécialement annoncés et on ne les considère pas comme des spectacles. J’avais été prévenu de la tenue de ce déba par Soihabati, ma collègue qui y participait. Pendant le ramadan, les femmes se réunissent pour lire le Coran en entier en se relayant. Elles gardent les dernières sourates qui sont les plus courtes, pour le jour de l'Aïd. Ce jour-là, elles sont assises de façon à former un carré. Chacune lit à son tour. Celle qui tombe sur une certaine sourate, on n'a pas pu me préciser laquelle, doit organiser un repas chez elle. Celle qui tombe pour la troisième fois sur cette sourate, il faut donc au moins trois ans, doit organiser un grand déba.

La cérémonie oublie le temps. Pendant des heures, les femmes se relaient pour chanter, jouer du tari (tambour sur cadre) et distribuer des friandises et des boissons aux participantes et aux enfants.



Avant de regarder la vidéo en cliquant ici , deux mots d’excuse : La voix de la soliste est impitoyablement massacrée par une sono douloureuse, le chœur chante heureusement sans micro. Limité par le poids du fichier vidéo, j’ai choisi un plan centré sur quelques mouvements de mains, mais il y en a plein, comme il y a aussi de légers mouvements de bustes et une longue ondulation du groupe. Enfin l’ensemble, conçu pour durer plusieurs heures, souffre nécessairement de sa réduction à 40 secondes.

mercredi 17 décembre 2008

Les Africains de Mayotte


Peu avant les vacances, nous sommes allés à une fête organisée par l’amicale des Africains de Mayotte. S’il existe une fête grandement méritée, c’est bien la fête des Africains de Mayotte car être Africain à Mayotte, ce n’est pas facile.

Il n’y a pas bien longtemps, en shimaoré, il y avait deux mots pour traduire Africain: Mumurima, terme neutre qui semble être plutôt un adjectif signifiant relatif à l’Afrique (Murima) et Mushenzi qui signifie païen, esclave, vil. Voici qui en dit long sur la représentation qu’avaient, et qu’ont encore bien souvent, les Mahorais des Africains.

Ceci explique peut-être pourquoi les Mahorais ne se considèrent pas comme des Africains et n’aiment pas du tout être pris pour des Africains. Comme tout le monde, j’ai fait la gaffe le jour de mon arrivée :

-Ah ! C’est votre premier jour ? Alors, comment vous trouvez Mayotte?
- Ça me plaît beaucoup. Ça me rappelle l’Afrique…
(Aïe, j’ai dû dire une bêtise!)

Depuis j’ai souvent observé ce changement de tête, cette expression contrariée, à chaque fois qu’un nouveau venu met les pieds dans le plat en faisant un lien entre Mayotte et l’Afrique. Ici, on n’est pas en Afrique, affirme le credo mahorais.

Et pourtant je dois avouer que si j’aime tant Mayotte et les Mahorais c’est qu’ils me rappellent bougrement l’Afrique et les Africains. C’est vrai qu’il y a des différences, comme il y a de grandes différences entre un Bamiléké et un Bambara, un Camerounais et un Malien mais franchement, vu de l’extérieur, ce qui saute aux yeux, c’est l’âme africaine.

Cette âme africaine on la perçoit dans les gestes de la vie quotidienne, dans la façon, par exemple, de porter les objets les plus divers sur la tête. C'est elle qui permet de tirer un parti ingénieux des matériaux végétaux qu’une nature luxuriante produit à profusion, entre deux tempêtes tropicales. C'est elle aussi qui sait préserver l'âme de ces matériaux bruts si bien que tout semble vivant, que rien n’est jamais vraiment bien carré.



Ici, les maisons et les trop rares objets manufacturés parlent d’un âge d’or où la géométrie n’était jamais qu'évoquée, une époque bénie où le carré était allusif. Le cercle n’était encore qu’un rond tracé à la main et la somme des angles des triangles dépendait de la courbure plus ou moins prononcée de leurs côtés.

Pour revenir à mon propos et donner une idée de ce credo mahorais dont je parlais plus haut, voici un extrait d’un petit ouvrage malheureusement épuisé intitulé Les vieux, mémoire d’un pays. Ce livre, compilé il y a dix ans, est une suite de témoignages de vieux Mahorais, hommes et femmes, racontant ce qu’ils savent de l’histoire de leur île. On y trouve, pour l’histoire récente, des fragments autobiographiques et des anecdotes pittoresques mettant en lumière des événements historiques souvent peu glorieux pour le génie colonisateur. Au-delà d’une ou deux générations, cependant, la mémoire se met à tâtonner et l’histoire se teinte de mythes et de croyances.

Voici donc ce que disait, il y a dix ans, un vieux Mahorais :

Sur Mayotte, il faut savoir qu’il n’y avait pas d’habitants, comme dans les autres îles. C’est le Prophète qui a imploré Dieu pour qu’il y ait des habitants et que l’Islam se perpétue.

Et voilà les africains évacués de la scène en un tournemain. Cependant en y regardant de plus près, il me semble que c’est, là encore, l’âme africaine qui parle. Si l’on remplace sur Mayotte par À Tombouctou ou par À Bamako, et les autres îles par les autres villes, on a le début d’un conte africain :

À Tombouctou, il faut savoir qu’il n’y avait pas d’habitants, comme dans les autres villes. C’est le Prophète qui a imploré Dieu pour qu’il y ait des habitants et que l’Islam se perpétue.

C’est ainsi que parlent les âmes, par contes, par fables et par paraboles. Dans ce domaine, l’âme mahoraise est une cousine très proche de l’âme africaine.

Le vieux monsieur poursuit ainsi :

On prenait des esclaves en Afrique et on les ramenait ici. Seulement le roi était arabe. C’était un Mawana. Le dernier a été Mawana Madi qui selon les dires, fut assassiné par les Mahorais. Finalement le pays s’est retrouvé sans roi et avec beaucoup de Malgaches.




Comment voulez-vous que je n’aime pas ce pays, avec des vieux qui racontent de telles histoires ?

En fait, le peuplement de Mayotte s’est fait par vagues successives depuis l'Indonésie, l’Afrique, l’Arabie, l’Iran et Madagascar, par ordre d’entrée en scène. Sans compter les Français et les Indiens et d’autres sans doute, plus récemment arrivés. Cependant le gros de la population, ou plus exactement le gros de la masse génétique, mythologique et culturelle est d’origine africaine. Les plus nombreux ancêtres des Mahorais étaient des Bantous de l’Afrique de l’Est. La principale langue parlée à Mayotte, le shimaoré, est une langue bantoue. Le système familial dans lequel la femme est propriétaire de la maison est d’origine africaine. L’islam qui est pratiqué ici est un islam africain qui intègre de nombreux éléments animistes. Cependant, les Mahorais renient volontiers cet héritage africain et traitent souvent avec mépris les Africains qui le leur rendent bien. Ça, ce n’est ni africain ni mahorais, c’est simplement humain.

Ceci dit, les choses changent, par des chemins parfois bizarres. Ainsi le reggae qui, lorsqu’il a commencé à se faire entendre dans l’île, il y a seulement quelques années, était perçu par les pères de famille comme une musique diabolique ne pouvant mener qu’à la damnation éternelle, ce même reggae donc, est maintenant largement diffusé et pratiqué par des Rastas mahorais. C’est devenu une musique très populaire chez les jeunes. Or, il se trouve que cette musique jamaïcaine valorise sa lointaine origine africaine.

Ne connaissant malheureusement pas grand-chose au reggae dont j’ai eu tant de mal à mémoriser l’orthographe, je ne peux pas donner d’exemple attesté de cette valorisation de l’africanité. Cependant, sans aucune compétence particulière, il me semble que je pourrais inventer un morceau très acceptable avec un refrain tel que I wanna go back to Africa, yeah man, back to Africa. Rien qu’en l’écrivant, je l’entends déjà dans ma tête, et cela sonne diablement bien reggae.

Plaisanterie mise à part, ce back to Africa est en train de s’insinuer dans les jeunes oreilles qui peu à peu se font une autre idée de l’Afrique et de ses sympathiques habitants. Ceci en revanche est largement attesté par de nombreuses réactions pro africaines que j’ai pu constater dans des concerts de reggae ou à différentes occasions ou j’ai pu jouer du balafon en public.

C’est le sang qui parle. Dès qu’il entend le balafon, il me semble que tout honnête homme, qu’il soit Mahorais, Serbe ou Croate, sent monter en lui la joie empreinte de nostalgie de l’appel séculaire de la terre africaine de laquelle ses ancêtres sont sortis comme des ignames, la tête pleine de rêves.

C’était donc un soir où les Africains de Mayotte faisaient la fête. Grand banquet au Koropa-piscine.



J’avais pensé pouvoir me baigner entre les plats si le repas s’éternisait mais ce ne fut pas possible parce qu’au milieu de la piscine s’étalait une longue piste qui avait été préparée pour le défilé de mode organisé par Afrique élégance, une des trois boutiques africaines de Mamoudzou. Les deux autres sont Dogon Boutik et une nouvelle dont je ne sais pas encore le nom car elle vient juste d’ouvrir au désespoir des deux premières.




Très peu de Mahorais à cette soirée, des Africains, bien sûr, et pas mal de Mzoungous.

J’ai bien aimé le défilé de mode. Des jeunes filles dans leurs plus beaux atours qui passent comme des fées semant autour d’elles des sourires radieux, à moins d’être grincheux ou professionnel de la mode, je vois mal comment on pourrait ne pas aimer.




Après cela nous avons dansé. Là aussi je dois reconnaître que je prends autant de plaisir à danser avec les Africains qu'avec les Mahorais. Les uns comme les autres savent sans y penser donner corps à des mythes anciens qui dorment, oubliés quelquefois, aux fond des âmes mzoungoues.



Il y avait notamment un grand illuminé dans un long boubou bleu dont l’esprit était habité par je ne sais quel ancêtre impérieux. Il était accompagné d’une sorte de danseur protecteur en costume cravate qui lui ouvrait la voie et l’apaisait à l’occasion quand l’ancêtre s’emballait trop. Nous ne pouvions guère que faire cercle autour de lui et battre des mains en attendant que sa folie, apparemment sacrée, le pousse à provoquer l’un ou l’autre des danseurs. Plié en deux, il se cachait la tête sous son boubou, levait un doigt haut vers le ciel et se mettait à tourner sur lui-même. Puis il s’arrêtait et pointait son doigt d’un air autoritaire vers le premier danseur ou la première danseuse qu'il trouvait devant lui. Le malheureux ainsi désigné pouvait feindre de l’ignorer, ce qui n’était pas facile car le bougre insistait, ou alors répondre à la provocation par une improvisation dansée, souvent ahurissante.

Il y eut aussi une jeune femme, particulièrement inspirée, elle aussi très provocatrice, qui retroussait une robe pourtant déjà courte pour se livrer à des déhanchements d’une sensualité violemment affirmée. C’était en quelque sorte la version sénégalaise des mbiwi mahorais.

Ces danses effrénées ont leurs détracteurs sévères aussi bien à Mayotte qu’au Mali ou au Sénégal. Elles n’en sont pas moins pratiquées avec le même bonheur et les mêmes vertus thérapeutiques d’un bout à l’autre de l’Afrique et des îles qui la bordent.

samedi 1 novembre 2008

Mbiwi



Samedi dernier, nous sommes allés dans le Sud. On dit « aller dans le Sud » comme ci c’était une expédition. Par exemple, Il m’arrive de dire, en cherchant à fixer un rendez-vous : « Non, samedi, ce n’est pas possible, je vais dans le Sud. » Dès lors, mon interlocuteur comprend bien qu’il n’est effectivement pas envisageable de fixer un rendez-vous ce jour-là.

En fait, à vol d’oiseau, le Sud, c’est à trente kilomètres. J’imagine que par la route c’est deux fois plus long, ou peut-être un peu plus. Peu importe car en pratique, on ne compte pas en kilomètres mais en temps.

Depuis Dzoumogné, on met entre une heure et quart et une heure et demie pour aller tout au bout du Sud. On estime que cela n’est acceptable qu’à condition d’y passer la journée. C’est comme un petit voyage. De petites vacances d’un jour dans le Sud. Je suppose que pour les gens du Sud, c’est la même chose quand ils montent dans le Nord.

Nous sommes donc allés dans le Sud pour répéter avec Jeh. Voici une photo de la répétition.




Je ne connais pas grand-chose du Sud car pour l’instant nous n’y allons que pour répéter, à Kani-Kéli, juste à côté de la plage de Ngouja, la plus célèbre plage de l’île que nous n’avons toujours pas vue.
J’en parlerai donc une autre fois.

Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, ce que je veux vous raconter, c’est ce que nous avons vu en rentrant à Dzoumogné peu après la tombée de la nuit.

Grands signes d’effervescence dès que nous franchissons le pont de poutrelles qui marque l’entrée du village. Des groupes de gens partout dans la rue, marchant entre les flaques ou plantés devant leurs portes. Des enfants et des jeunes qui courent. Nous passons devant le plateau sportif. Il y a de la musique. C’est vrai, on est samedi, jour de tintamarre. Cependant, aujourd’hui pas de sono tonitruante, on dirait qu’il y a un orchestre et des mbiwi.

Le temps de rentrer à la maison et de décharger les instruments, je redescends pour voir un peu ce qui se passe.

En fait, plusieurs événements se sont télescopés. Il y a ce soir sur le plateau un concours de mbiwi dont je vous parlerai dans un instant. Il semble y avoir eu autre chose dans la journée, du genre récompense officielle, mais je n’ai pas bien compris ce qu’on me racontait dans la cohue du plateau sportif.



Cependant, l’événement majeur qui met le village en liesse, c’est la victoire de Foudre 2000. Vous vous souvenez peut-être de la demi-finale, le jour de l’élection de Miss Mayotte. Eh bien là, c’est la finale ! Foudre 2000, c’est l’équipe de foot de Dzoumogné, je l’apprends à l’instant. Elle vient de remporter la finale régionale du championnat de division d’honneur territoriale en battant Passamaïnty sur le score de 1 à 0.



Avec le bonhomme qui m’explique ça, nous nous tapons dans les mains comme si c’était nous deux qui avions marqué le fameux but.

Nous sommes arrivés après la bataille. L’exaltation est maintenant sur la pente descendante. Le village est toujours animé, mais j’imagine ce que cela a pu être. Tout le village défilant dans la rue principale, à pied ou en voiture. Des cris des chants des klaxons.

Je n’ai jamais été un grand fan de football, mais là, j’ai bien envie de prendre ma carte au club des supporters de Dzoumogné et de me procurer leur maillot rouge avec Foudre 2000 dans le dos et sur le devant : Notre force c’est la solidarité !




J’ai tout d’abord cru que c’était le maillot d’une association à caractère social ou humanitaire ou quelque chose comme ça. Vous imaginez un hurluberlu devant le Stade de France demandant aux supporters, qu’il prend pour des philanthropes enthousiastes : «Qu’est-ce que c’est que ce maillot bleu que vous portez tous ?» Je doute qu'il rencontre autant de patience que j'en ai rencontré chez les supporters de Dzoumogné.

L’étape suivante pour le club, vainqueur de toute l’île, c’est une première rencontre avec une équipe de métropole. J’espère que cette rencontre se fera ici, au plus chaud et au plus moite de la saison des pluies. Non que je veuille faire perdre les métropolitains, mais j’imagine simplement la fête si Dzoumogné gagnait.

Ce jour-là, il y avait donc également un concours de mbiwi. Les mbiwi, c’est une composante majeure de l’âme mahoraise. C’est la première image sonore que l’on découvre quand on descend de l’avion. Ka-ta-ka-ta-ka, ka-ta-ka-ta-ka, ka-ta-ka-ta-ka…

Dans la lente procession des voyageurs attendant leur tour pour montrer patte blanche à la PAF (Police Aux Frontières), ou éventuellement patte noire et passeport étranger, mais alors là, c'est plus long et nettement moins débonnaire, on entendait ce rythme. On ne voyait rien. On entendait seulement Ka-ta-ka-ta-ka, ka-ta-ka-ta-ka... Cela pouvait être le son d'un tapis mécanique en fin de vie ou une manifestation musicale. Dans le doute et par esprit partisan, j'espérais la deuxième hypothèse. Effectivement à l'extérieur du bâtiment, après la PAF, le vrai tapis mécanique et la douane, il y avait, sous un dais, un groupe de femmes entrechoquant des paires de lames de bambou pour accueillir les nouveaux arrivants.



C’est cela, les mbiwi. Ce sont ces sortes de claves plates en bambou. Ce sont, à la fois, les claves et la danse qu’elles accompagnent.

On trouvera mentionné ici ou là que cette danse est exclusivement réservée aux femmes mariées. Mes élèves m’assurent cependant que cette restriction est passée de mode depuis bien longtemps. Toutefois, cela reste une danse féminine. Les deux ou trois hommes que j’ai vus s’y risquer avaient l’air un peu pompettes, pour employer un euphémisme.



Il existe à Mayotte des danses pour la tête, des danses pour les mains ou pour le buste. Les mbiwi sont une danse pour les fesses. Les mêmes élèves, à qui je demandais les critères qu’utilisait le jury pour départager les participantes, m’ont déclaré que si le jury était masculin, il ne tenait compte que des mouvements des fesses. (Quel sexe pervers et lamentable nous formons.) Si le jury est féminin, il peut tenir compte d’autres éléments tels que la beauté des vêtements, la grâce des attitudes corporelles et mille autres choses inaccessibles à la balourdise masculine.



On peut voir un extrait de ce concours de mbiwi sur fond de victoire sportive en cliquant ici.

vendredi 24 octobre 2008

Festival Intermizik de Mayotte



Depuis la fin du ramadan, la vie nocturne a repris ses droits. Nous sommes allés assister à quelques concerts. Il y a vraiment ici des bêtes de scène, mais on voit souvent les mêmes car il n'y a pas beaucoup de musiciens à Mayotte. Les plus aventureux vont tenter leur chance à la Réunion ou en métropole. D'autres restent en faisant un autre boulot à côté comme Lathéral qui est agent technique au lycée d'Acoua.

Ils ne doivent pas s'ennuyer au lycée d'Acoua. Lathéral, c'est une institution. Il joue un style traditionnel avec des instruments traditionnels. Mais c'est surtout un chanteur (auteur-compositeur) qui peut bouter le feu, avec n'importe quelle formation orchestrale, partout où il passe. Spécialement à Acoua et à Mtsangamouji. J'aurai certainement l'occasion d'en reparler. En attendant vous pouvez aller voir son site officiel en cliquant ici.

Le FIM, Festival Intermizik de Mayotte, est l'occasion de voir et d'écouter des musiciens venus d'ailleurs, comme ces Aborigènes australiens que nous sommes allés voir mercredi. On connaît le didjeridoo et les claves entrechoquées. Bon, d'accord. Mais ces bougres-là chantaient comme des Irlandais un soir de finale et dansaient comme des dieux antiques. Barbares, mais antiques.

Je dois avoir des ancêtres communs avec ces Aborigènes car j'ai trouvé en eux des confrères qui envisagent la danse sous un angle que j'imagine assez proche du mien. Ils ont des danses narratives qui leur permettent de tout raconter : La chasse au kangourou, l'errance de l'émeu dans la brousse australienne, la conjuration d'esprits néfastes...

Il y en avait un en particulier qui m'a rappelé un des indiens du Nouveau Monde, le film de Terrence Malick. J'ai vu ce film au moins quatre fois en salle, puis je l'ai loué un bon nombre de fois et j'ai fini par l'acheter à Paris avant de venir à Mayotte.

Mon seul regret avec ce film, c'est que Jean-Mi n'a pas trop accroché. Je pense que c'est parce qu'il n'aime pas Wagner. Il doit être comme Woody Allen, quand il entend Wagner, ça doit lui donner envie d'envahir la Pologne. Or dès le début du film, on est submergé par l'ouverture de l'Or du Rhin, un mi bémol majeur qui s'égraine inlassablement comme une longue incantation obsédante procédant par vagues régulières. Et puis il y a aussi les voix off. Les deux acteurs principaux ne parlent pratiquement qu'en voix off. J'avoue que c'est particulier.

J'ai donc pensé vous montrer un tout petit extrait du Nouveau Monde vous donner une idée de la façon de danser des Australiens. C'est vraiment très court et peu significatif car on voit mal le personnage que j'avais gardé en mémoire. Quoi qu'il en soit c'est tout ce que j'ai sous la main car, pour revenir à nos danseurs, comme vous pouvez vous en douter, le temps que je reste stupéfait, que j'admire, que je pense à vous, que j'hésite à en manquer un bout pour aller chercher mon appareil photo dans la voiture, que j'aille à la voiture en courant et que je revienne, ils avaient déjà fini.

Pour voir l'extrait du Nouveau Monde, il faut cliquer ici.

Autre solution, aller faire un tour sur le site des Aborigènes en cliquant ici.

J'ai trouvé leur adresse sur Malango, le portail de l'océan indien. Un site d'information générale qui publie gratuitement en ligne un bi-hebdomadaire intitulé La Lettre de Malango auquel je m'étais abonné avant de venir à Mayotte. C'est un vrai petit journal plein d'informations sur Mayotte, les Comores, Madagascar, l'Afrique de l'Est, la Réunion... et même plus. J'y ai appris, par exemple, que Madame Konaré Ba s'apprêtait à publier à Bamako un petit livre de rappels historiques à l'attention de Monsieur Sarkozy dont le discours de Dakar a laissé insatisfaits les connaisseurs de l'histoire africaine.

Voici un lien vers La Lettre de Malango où vous trouverez un lien vers le portail.

Outre les Australiens, nous avons vu quelques bons concerts où j'ai plus dansé que filmé. Le peu que j'ai filmé n'est pas exploitable.

La photo d'en haut représente Jeh lors d'un concert de Bob Dalihou, célèbre rasta Mahorais. Avec Jeh et Fatou, nous sommes en train de mettre au point quelques morceaux que nous jouerons dans deux semaines lors d'un concert à Mtsanga Beach, une des rares scènes couvertes qui permettent de jouer au sec pendant la saison des pluies, la vraie, celle qui commence en novembre et qui a l'air d'avoir débuté si j'en crois ce que j'entends en ce moment sur notre toit. Le petit épisode pluvieux que nous avons eu précédemment n'était que ce que l'on appelle la pluie des mangues. Une pluie fort sympathique qui mène à maturité les mangues dont nous commençons à nous régaler.

jeudi 4 septembre 2008

Tari



Samedi dernier, le soir, il y a eu sur le plateau sportif une superbe manifestation musicale. On m'a dit que c'était un tari. À ce sujet, mon dictionnaire déclare :

Tari : Tambourin pour hommes ou femmes (de taille variable), battu dans certaines fêtes comme le déba.

Je cherche donc à "déba" et je trouve :

Nom d'une prière de femmes, organisée par les adeptes de la twarika Rifayi, se tenant sous une tente de toile sur la place publique. Dans chaque groupe, les femmes, parées, vêtues du même pagne, chantent des invocations à Dieu et au Prophète, dansant (debout ou assises) par simples mouvements de la tête (uBadza) ou des mains, en suivant avec ensemble des figures précises (par ex. makasi, les ciseaux).

J'aime les dictionnaires.En classe, je me sers de mon dictionnaire bilingue comme d'un chapeau de magicien. J'énonce comme une énigme un mot français, puis je feuillette le mystérieux grimoire en disant voyons, voyons... et hop! Le voilà, c'est écrit là : le corbeau, en shimaoré, cela ce dit kwai. Les enfants sont aussi ravis que moi.

Pour en revenir à la soirée de samedi, je ne sais pas encore si c'était un déba, il n'y avait pas de tente de toile et je ne sais pas ce que disaient les paroles, mais c'était très beau. C'était une suite de chants responsoriaux dans lesquels une soliste alternait avec le choeur.



Les femmes étaient disposées en un grand carré avec au centre les percussionnistes et les solistes qui se relayaient.

Il faut écouter longuement ce genre de musique pour que le charme opère. Malheureusement je ne peux mettre en ligne que de très courtes vidéos. Pour vous faire une petite idée, cliquez ici.