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jeudi 31 mars 2011

Le Pipa, un cousin chinois





Pipa de la dynastie des Tang (618-907), vu de dos (source : wikipédia)

Le luth piriforme monoxyle (en forme de poire et taillé dans une seule pièce de bois) apparaît en Chine vers le IIe siècle de l’ère commune.


Introduction du pipa en Chine, vers le II° siècle


Il vient d’Asie centrale, sans doute du royaume kushan, en suivant la route de la soie. Il va subir l'influence du barbat persan et devenir vite très populaire en Chine où il supplantera peu à peu le luth à manche long, plus ancien. Sous la dynastie des Tang (618-907), on le trouvera partout, dès qu’il sera question de musique ou de danse. En effet, la Chine des Tang est très cosmopolite et accueille volontiers tout ce qui vient de Perse où d’Asie centrale.

Le terme pipa, qui jusqu’alors désignait indistinctement tous les luths, lui est désormais réservé. Le luth à manche long devient alors le Qin pipa, le pipa de la dynastie des Qin (-221 / -207) ou le ruan (prononcé [ʒuan]) du nom de Ruan Xian, un des "septs sages du bosquet de bambous", célèbres lettrés, plus ou moins taoïstes et amateurs de vin et de musique qui vivaient vers la fin de l’époque de Trois Royaumes (fin du IIIe siècle de l’ère commune).


Ruan Xian, à droite, jouant de l'ancien luth à manche long.Peinture murale sur un tombeau à Nankin. Période du Nord et du Sud (280-316) Photo 维基百科 (Wikipédia chinois)


Dans l’ouest de la Chine, aux portes du désert, tout au bout de la Grande Muraille, à la jonction de deux routes venant d’Asie centrale, il y avait une petite ville de garnison nommée Dunhuang. Tout près de cette ville, au cours des siècles, des pèlerins ont creusé dans le schiste d’une falaise des centaines de grottes pour honorer le Bouddha. On y a découvert des sculptures, des peintures murales, des peintures sur soie, des manuscrits très rares comme, par exemple, une version nestorienne de l’évangile selon St Jean...


Grottes de Dunhuang (Photo : Chine informations)

Ces grottes de Dunhuang sont une inestimable source d’informations sur la Chine et l’Asie centrale du IV° au XIV° siècle. Certaines peintures murales présentent des musiciens. On y voit des orchestres utilisant de nombreux instruments qui jouent pour de hauts personnages du panthéon bouddhiste. On y voit donc bien sûr ces lointains cousins du gaboussi que sont les pipa.

Dans l’une de ces peintures datant des Tang, on voit, au centre de la composition, une apsara danser en jouant du pipa. Dans la mythologie indienne, les apsaras sont les compagnes des dieux ou des démons. Ce sont des créatures merveilleuses qui excellent dans tous les arts.


Dunhuang, grotte Mogao n°112, apsara dansant en jouant du pipa. Période Tang (618-907). Source web inconnue (nombreux sites chinois)

En élaguant un peu dans l’exubérance de la peinture, on voit mieux l’apsara qui danse en jouant du pipa à l’envers, dans son dos et par dessus sa tête. Nous sommes plus de mille ans avant Jimi Hendrix, mais l’idée était déjà là, aux portes de la Chine, aux confins du désert.


Dunhuang, grotte Mogao n°112, apsara dansant en jouant du pipa. Période Tang (618-907)


Les Chinois contemporains sont assez fiers de cette image étonnante. On le serait à moins. Pour la magnifier, ils ont élevé une statue sur la grande place de Dunhuang. Malheureusement, côté vêtements, ils sont nettement plus pudibonds que leurs glorieux ancêtres.


Dunhuang, statue de l'apsara

Un clic sur la photo pour voir et entendre un pipa.

Noter sur la vidéo la taille de l’instrument moderne, sa tenue verticale et le jeu aux doigts, sans plectre.

Pour une description détaillée de l'instrument (en anglais), faites un tour sur l'Atlas of plucked instruments. l'article de l'Atlas contient également un lien vers le site de Liu Fang, célèbre virtuose du pipa (texte en neuf langues, dont le français).

Photo : ATLAS OF PLUCKED INSTRUMENTS

Un clic sur la photo pour aller sur l'ATLAS

dimanche 19 décembre 2010

Voyage à Anjouan (2)

La flûte firimbi


À Mutsamudu, non loin du port, il y a une médina tissée de ruelles étroites et de siècles d’histoires. C’est une ville dans la ville, comme une longue parenthèse où le lecteur se perd inévitablement. Pour sortir de ce labyrinthe, vers midi, on peut s’aider en observant la position du soleil. Plus tard, quand le soleil ne se montre plus à la verticale des venelles, il faut se fier à ses rayons obliques qui filtrent ici ou là.

Mosquée du quartier Changoujou

Je m’y suis perdu plusieurs fois. Toujours avec beaucoup de plaisir. Il n’y a pas grand-chose à y voir que des ruelles anciennes. Quelques belles portes sculptées, des sourires étonnés, un porche de mosquée, de petites boutiques utilitaires et des Anjouanais qui passent et repassent et qui tournent à droite ou à gauche sans avoir besoin de vérifier la position du soleil. Rien d’extraordinaire, mais un charme qui m’attire. On n’y circule qu’à pied, une voiture ne passerait pas. Derrière les portes sculptées, je l’apprendrai par la suite, on trouve parfois de riches demeures de commerçants indiens installés à Anjouan depuis des générations. Mais de l’extérieur, on ne voit rien qu’un entrelacs de ruelles. Dans une de ces boutiques qui, ici ou là, occupent un rez de chaussée, celle-ci proposait de l’outillage et de la papeterie, je demandais une carte d’Anjouan. Comme il doutait fort que j’allais en trouver une dans toute l’île, le marchand m’a dessiné une carte sommaire sur un bout de papier.

Cet endroit hors du temps m’a semblé propice à la poursuite de la quête polymaniaque qui m’anime depuis la première fois à l’aéroport de Dzaoudzi, quand j’entendais les mbiwi sans les voir. Je demande donc aux passants s’ils connaissent quelqu’un qui joue de la nzumari, le hautbois des Comores qui a complètement disparu de Mayotte et dont on dit que l’on pourrait peut-être en trouver encore, parfois, à Anjouan.

La ndzumari, cela évoque de vieux souvenirs, mais personne ne connaît quelqu’un qui en joue encore. En revanche, un passant connaît un flûtiste qui n’habite pas très loin et qui justement vient vers nous. Les présentations faites, le flûtiste envoie un ami chercher sa flûte chez lui et s’installe devant le porche d’une mosquée, au croisement de deux ruelles où deux portefaix manoeuvrent avec peine leurs chariots à bras chargés de petits bidons d’essence ou de pétrole.


Moulé, le musicien, a bien voulu que je le filme et ses amis se sont serrés contre lui pour apparaître sur le film et pour chanter. Il joue en souffle continu. On voit bien sur la vidéo ses joues qui se gonflent et se dégonflent. Ce sont des mélodies profanes anjouanaises ou des airs religieux que reprennent en chantant ses amis. De longues phrases savamment ornées. Sa flûte, c’est lui qui l’a fabriquée, dans un tube de PVC.

Quand il a fini de jouer. Je lui demande s’il peut m’en fabriquer une. Il me donne la sienne, simplement, en refusant que je la paye.

Imrane Ahmed, dit Moulé

Cette flûte, à Mayotte, on l’appelait firimbi. Elle était principalement jouée par les Anjouanais. Dans le DVD Île de Mayotte, musique, danse et instruments traditionnels édité par le Pôle régional des musiques actuelles de la Réunion, on voit Ahmed Abdou, un des derniers flûtistes de Mayotte, les images datent de 2007. Lors de la journée du patrimoine, dédiée aux arts, j’ai appris qu’il avait été expulsé vers Anjouan.

Un clic pour voir la vidéo

samedi 16 mai 2009

Des Cannibales

Michel de Montaigne 1533-1592

J’avais une fois évoqué Montaigne dont les Essais, qui touchent à tous les sujets et sautent souvent du coq à l’âne, me font penser à nos blogs modernes. J’aime bien Montaigne. En général, j’aime bien les auteurs anciens. Je ne connais pas de plus grand luxe que celui de prendre le temps de lire un texte ancien, surtout si le texte en question relève de la littérature de voyage ou s’il décrit des peuples ou des usages disparus.

Le chapitre XXX du livre I des Essais est intitulé : Des Cannibales. Peut-on imaginer plus affreux, plus sauvage et plus effrayant qu’un cannibale ? Pourtant Montaigne les peint sous un jour très avantageux et les trouve bien moins barbares que le bon peuple de France qu'il a vu se déchirer, au sens propre et avec des raffinements de cruauté, au cours des guerres de religion. J’ai découvert dans cet essai que les Cannibales, qui semblent consacrer beaucoup de temps à la danse, connaissaient le bâton rythmique cher à André Schaeffner dont j’ai parlé dans l’article sur les masheve. Cet instrument est la version cannibale du bâton de chef d’orchestre qui allait coûter la vie à Lully. Montaigne le décrit ainsi : "des grandes cannes ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dance."

Montaigne, qui n’est jamais allé en Amérique, nous présente son informateur.

« Cet homme que j'avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage : Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent : et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l'Histoire : Ils ne vous representent jamais les choses pures ; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu : et pour donner credit à leur jugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut un homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vray-semblance à des inventions fauces ; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel : et outre cela il m'a faict voir à diverses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il avoit cogneuz en ce voyage. »

Il faudrait donc n’avoir « rien espousé » pour « rendre véritable tesmoignage ». Hélas, je crains bien d’avoir épousé ici trop de choses pour être utile en ce domaine. Ma vie, en fait, n’est qu’une longue suite d’épousailles. En premier lieu j’ai épousé le beau côté des choses et leur côté drôle. Je sais bien qu’il en est un vilain, un affreux, un cruel, un atroce, un épouvantable, c’est vrai, mais je n’ai ni le goût ni le talent de m’en occuper.

C’est pourquoi, pour avoir une vision moins partiale et plus complète de la vie à Mayotte je vous renvoie régulièrement à la Lettre de Malango qui me semble faire honnêtement son travail journalistique. Il y a également un nouveau venu qui s’appelle Upanga qui donne, en ligne, ses grands titres.

Dans un autre genre, il est paru dernièrement une BD intitulée Droit du sol de Charles Masson (Casterman). Je ne l’ai pas encore lue. Pour ceux qui aiment les BD réalistes, ça doit être d’un tout autre tonneau que mes reportages surréalistes sur les mbiwi ou le Wadaha.

Droit du sol de Charles Masson

Il est vrai que la vie peut être très dure à Mayotte quand on est étranger. Même pourvu de papiers en règle on est soumis à mille tracasseries inutiles. J’ai vu, par exemple, un employé de la poste faire retirer ses lunettes à un client pour s’assurer qu’il ressemblait bien à la photo qu’il y avait sur son passeport. Ce zèle imbécile qui dépasse souvent le cadre de la légalité semble être la règle. Dès qu’il s’agit d’un étranger, le moindre agent de n’importe quelle administration devient enquêteur. J’ai cependant connu le même zèle imbécile en métropole, de façon peut-être plus ponctuelle et peut-être un peu moins systématique.

Seulement ici, il y a les mbiwi. Quelle que soit la rudesse avec laquelle on a pu vous traiter ici ou là dans le dédale paranoïaque d’une administration ubuesque, il suffit d’assister à une séance de mbiwi pour retrouver le sourire. Je n’ai rien connu de tel en métropole, sauf peut-être les concerts de ZORéOL que j’ai le plaisir de saluer ici.

lundi 13 avril 2009

Out of Africa

Je viens de finir La ferme africaine de Karen Blixen. J'avais ce livre depuis de nombreuses années, peut-être vingt ans, mais je ne l'avais encore jamais lu, pas même ouvert.

J'avais aimé Out of Africa, le film que Sidney Pollack en avait tiré, avec Meryl Streep et Robert Redford. Je savais le film assez librement adapté du récit autobiographique et je craignais une confrontation douloureuse. J'ai néanmoins emporté le bouquin à Mayotte avec tout mon rayon africain, le seul rayon que j'aie déménagé en entier.


L'histoire d'amour qui est au centre du film n'est pas évoquée dans le livre.
On la devine simplement.

J'ai malheureusement, ici, peu de temps pour les lectures gratuites. Je l'ai donc lu par petites fractions. Je l'ai siroté chaque fois que je le pouvais. Je l'avais à portée de main pendant trois ou quatre mois et je l'ai grignoté sans me presser. C'est un des rares plaisirs que j'ai pu m'accorder sans courir.

Le livre se prête à ce mode de lecture. Les chapitres sont courts et relativement indépendants les uns des autres. Il y a un fil chronologique le long duquel on découvre des tranches de vie, des paysages fascinants hantés par une faune mystérieuse, aussi bien animale qu'humaine. On y croise des peuples à la dérive, des aventuriers de passage et toutes sortes de personnages poursuivant toutes sortes de mirages. Un des thèmes récurrents est la rencontre des mondes noirs et blancs.

C'est merveilleusement écrit. Si merveilleusement que lorsque Hemingway reçut le prix Nobel, il déclara qu'il regrettait qu'on ne l'ait pas plutôt attribué à Karen Blixen. Voilà une honnêteté rare et digne d'être notée.

Karen Blixen, qui devait être elle-même un sacré personnage, écrit de belle choses, parfois lyriques, souvent poétiques. Elle a un sens très aigu de la relativité des points de vue, ce qui n'est pas donné à tout le monde, surtout dans un contexte colonial. Je vous dis tout cela juste pour que vous puissiez situer cette citation que je trouve lumineuse, pour ne pas dire prophétique :

Nous n'aurons peut-être pas de plus grand souci que de nous exercer sur un tam-tam (...)

Elle dit ceci, en parlant des européens, dans un passage dans lequel elle parle des conséquences du télescopage des cultures qui amène les Africains à assimiler la culture occidentale tandis que les occidentaux mesurent ce qu'ils ont perdu pour atteindre leur modernité.

Nous n'aurons peut-être pas de plus grand souci que de nous exercer sur un tam-tam (...)

Elle ne jouait pas de tam-tam mais elle pressentait, en 1937, le prochain et salutaire déferlement des tam-tam sur le monde occidental.

En cliquant ici, vous verrez qu'il peut être utile de s'exercer sur un tam-tam, surtout si l'on essaie de ne pas trop en faire un souci.

jeudi 19 mars 2009

Cauris (2)


En arpentant la plage, il me semblait que si les cauris avaient encore eu cours, nous aurions eu de l’or sous les pieds. On lit souvent que les cauris africains provenaient des Maldives. Or, je découvre qu’on en récoltait abondamment aux Comores. C’était même au XVIIIème siècle le principal produit d’exportation d’Anjouan. J’ai trouvé cette information dans Comores : quatre îles entre pirates et planteurs, le monumental ouvrage historique de Jean Martin, édité par l’Harmattan.

« Tous les auteurs s’accordent à considérer les cauris comme le premier article à l’exportation. Ces coquillages qui ne manquaient pas sur les rivages et les récifs des quatre îles étaient acheminés par cargaisons entières vers la côte d’Afrique et vers les ports de l'Inde. En 1743, les Anjouanais en demandaient une piastre pour 3 mesures de 1700 cauris chacune. Quelques années auparavant, ils cédaient encore 4 mesures à la piastre. En 1768, Collin de la Briselaine trouvait sur la rade une forte palle appartenant à un Français de Chandernagor et commandée par un Guernesiais qui se préparait à lever l'ancre pour le Bengale avec un chargement de ces précieuses coquilles blanches. »

Aujourd’hui les cauris n’ont certes plus cours dans les échanges internationaux. On affecte de les bouder dans les sphères de la haute finance, mais je soutiens qu’ils ont toujours le même pouvoir évocateur. La petite fente cannelée du moindre de ces coquillages est une porte entrouverte sur un monde de précieux mirages. Ce n’est donc pas de l’or que nous avons sous nos pieds, mais bien un véritable Eldorado.

mardi 10 mars 2009

Cauris



J’ai quatre ou cinq ans. Je suis chez ma marraine dans un petit village perdu tout au fond de la France. Pour vous donner une idée de l’ancienneté des faits, je vous dirai qu’il nous arrivait, avec les enfants des voisins, d’aller à l’école en charrette tirée par un gros cheval de trait. Nous avions un air si ancien, avec nos paletots à capuches dont le denier bouton pouvait servir de sifflet, que nous aurions pu trouver place dans un de ces vieux manuels scolaires tout cornés qui circulaient encore au début des années quatre-vingt et auxquels les élèves ne comprenaient plus rien tant le monde qui y était décrit leur était étranger.

Le salon de ma marraine sent l’encaustique. On n’y pénètre qu’en chaussons. On entend le tac... tac... tac... monotone d’une grande horloge. Entre deux battements, on mesure la profondeur du silence. Je ne m’approche pas trop de l’horloge car je crois qu’un loup habite dedans. Son balancier de cuivre, patiemment astiqué, ressemble à un chat qui me regarde puis se cache, puis me regarde, puis se cache… J’essaie de tromper sa vigilance. Moi aussi, je me cache pour voir ce que fait le chat quand personne n’est là. Mais, à chaque fois je suis repéré, le chat fait semblant de ne pas me voir et continue à se balancer comme si de rien n’était.

La présence du chat ne m’empêche pas de penser qu’un loup vit là-dedans. Ou alors la chèvre et les sept biquets, c’est un peu confus. À ce moment-là, le loup serait plutôt dans le bois de l’autre côté du vallon. Quoi qu’il en soit, je ne m’approche pas de l’horloge.

Dans ce silence encaustiqué, tout chargé de mystère, sur une étagère trop haute pour moi, deux statuettes africaines. Deux personnages immobiles venus d’un autre monde. Ils ont les yeux mi-clos et portent à la taille une ceinture de cauris.

Pour faire un voyageur, il n’en faut pas plus. Prenez un jeune enfant, placez-le dans la pénombre d’une pièce surannée où le silence, l’odeur de la cire et la lenteur du temps sont propices à la rêverie. Placez sous ses yeux, mais hors d’atteinte de ses mains, un objet exotique au charme fascinant. Laissez mijoter.

Les cauris qui ornaient ces statuettes sont de jolis coquillages blancs en forme de grains de café, plus gros cependant que les grains de café, disons gros comme de petites olives. Ces coquillages étaient couramment utilisés comme monnaie ou à des fins magico-religieuses. Ce sont de beaux objets, liés symboliquement à l'univers féminin, dont la contemplation ouvre les portes du monde des rêves, ce qui explique peut-être la double valeur financière et magique qu’on leur attribue. On les récolte dans les zones tropicales de l’Océan Indien et de l’Océan Pacifique.

J’emprunte à deux articles de l’Encyclopedia Universalis les citations en italiques ci-dessous :

Deux types peuvent être distingués : la Monetaria (Cyprea) moneta, utilisée principalement en Asie, et la Monetaria annulus, utilisée sur le continent africain.

La plus ancienne monnaie chinoise connue est constituée par des cauris (donc avant le premier millénaire avant l'ère commune où apparurent les premières monnaies de bronze).

Dans l'écriture chinoise, la notion de valeur est d'ailleurs représentée par l'image simplifiée d'une coquille.

C’est le caractère 貝 (bei) qui a toujours gardé son sens de « coquillage » et que l’on retrouve, par exemple, dans le mot 寶貝 (baobei) qui signifie « trésor », au sens propre et au sens de « petite chérie ».

Cependant les cauris sont surtout connus par l’usage très large qu’on en fit, et qu’on en fait encore en Afrique de l’Ouest, très loin de leur zone de production. Il a donc fallu que ces coquillages traversent à dos d’hommes toute l’Afrique, d’Est en Ouest depuis Zanzibar, avant de venir remplir les coffres des empereurs du Mali.

Calebasse équipée de percuteurs formés chacun d'une paire de cauris, instrument de musique, Mali.

Ce sont les Arabes qui les achetaient aux Maldives et les revendaient à Zanzibar. Même les Mzoungous s’y sont mis. Si bien que : « en 1699, à Amsterdam, qui était le marché le plus important de ce commerce, des cauris furent vendus pour 192 951 livres hollandaises. »

Aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest, outre un usage décoratif très répandu, ils ont toujours une fonction magique, notamment en géomancie. Les devins se servent de cauris qu’ils lancent par terre et dont ils observent ensuite la disposition pour prédire le caractère favorable ou défavorable d'une situation. Ces cauris divinatoires que l’on peut acheter à Paris, au métro Château-Rouge, ont le dos percé de façon bien régulière. Je me demandais comment on faisait pour percer si nettement les cauris. J’ai découvert à Mayotte qu’on en trouvait certains déjà troués sur la plage. En cliquant ici, vous verrez justement comment on trouve les cauris sur la plage.

dimanche 15 février 2009

Masheve


J’ai évoqué dernièrement, assez rapidement, les masheve (en utilisant la transcription usuelle machévé). Je voulais apporter rapidement quelques précisions, mais je m’aperçois que deux semaines se sont écoulées. Deux semaines pendant lesquelles les plus mélomanes, et parmi eux, ceux dont la mélomanie ne renie pas son étymologie, ceux qui perçoivent nettement le lien sémantique qui unit les mots mélomane, héroïnomane, kleptomane et monomaniaque, de pauvres diables donc, attendent de voir à quoi ressemblent ces masheve.
J’espère qu’ils me pardonneront en admirant la belle photo ci-dessus.

Comme on ne voit bien que ce que l’on connaît, que ce dont on a construit une image mentale, voici une description des masheve que j’ai trouvée dans Origine des instruments de musiques d’André SCHAEFFNER qui cite un texte de Georges PETIT, publié en 1923 et intitulé : Sur une collection ethnographique provenant de Madagascar. Le texte ne donne pas de nom à cet instrument. Ce fut donc une belle surprise pour moi et un grand plaisir de voir l’image des masheve se dégager peu à peu des termes de la description :

Au nord-ouest de Madagascar il s'agit d' « une série de petits récipients rectangulaires tressés en feuilles de cocotier » et qui renferment des « grains de sable, des graines diverses et même du riz » ; « cet instrument est attaché au moment des danses, autour des chevilles, par les deux extrémités libres d'une corde sur laquelle les petits casiers sont enfilés. »


Origine des instruments de musiques de SCHAEFFNER est un grand classique, un monument qui date des années trente. Il a été réédité par l’École des Hautes-Études en Sciences Sociales en 1994. C’est tout à fait le genre de livre qu’on imagine sur une étagère de la bibliothèque de Tintin, à côté de celui qui mentionne l’existence d’un certain fétiche arumbaya.

Il ne faut pas déduire du rapprochement avec Tintin que ce livre est vieillot et poussiéreux, bien au contraire, c’est une mine de renseignements rares qui émaillent une belle réflexion sur la musique. La langue, le sujet, le style et l’érudition font penser à l’univers d’Hergé mais l’attitude de l’auteur est étonnamment moderne comme en témoigne cette citation de CHESTERTON qu’il place en exergue à son ouvrage :

« ...ce que vous voulez, au fond, c'est que tous les peuples s'entendent pour apprendre les tours que votre peuple connaît le mieux. Le Bédouin arabe ne sait pas lire, aussitôt on lui envoie d’Angleterre quelque missionnaire ou quelque maître d’école pour lui apprendre à lire. Il ne se trouve personne pour dire : « Ce maître d'école ne sait pas monter un chameau : payons un Bédouin pour le lui enseigner. »

Vous dites que votre civilisation embrassera toutes les aptitudes? Mais le fera-t-elle? Pouvez-vous dire sérieusement que, quand l'Esquimau aura appris à voter pour le Conseil municipal, vous aurez appris à harponner la baleine? »


G. K. CHESTERTON, Le Napoléon de Notting Hill, 1-2 (trad. Jean Florence).

Cette modernité me fait penser à Montaigne, homme de lettres et lointain précurseur des blogueurs (bloggers ) dont je songe à vous entretenir quelque jour.

Pour réécouter les masheve accompagnant l'arc musical dans une reconstitution hypothétique de musique paléolithique, il faut cliquer ici.

Pour revoir les masheve tels qu'on les utilise aujourd'hui à Mayotte en dansant le shakasha, il faut cliquer ici.

mercredi 17 décembre 2008

Les Africains de Mayotte


Peu avant les vacances, nous sommes allés à une fête organisée par l’amicale des Africains de Mayotte. S’il existe une fête grandement méritée, c’est bien la fête des Africains de Mayotte car être Africain à Mayotte, ce n’est pas facile.

Il n’y a pas bien longtemps, en shimaoré, il y avait deux mots pour traduire Africain: Mumurima, terme neutre qui semble être plutôt un adjectif signifiant relatif à l’Afrique (Murima) et Mushenzi qui signifie païen, esclave, vil. Voici qui en dit long sur la représentation qu’avaient, et qu’ont encore bien souvent, les Mahorais des Africains.

Ceci explique peut-être pourquoi les Mahorais ne se considèrent pas comme des Africains et n’aiment pas du tout être pris pour des Africains. Comme tout le monde, j’ai fait la gaffe le jour de mon arrivée :

-Ah ! C’est votre premier jour ? Alors, comment vous trouvez Mayotte?
- Ça me plaît beaucoup. Ça me rappelle l’Afrique…
(Aïe, j’ai dû dire une bêtise!)

Depuis j’ai souvent observé ce changement de tête, cette expression contrariée, à chaque fois qu’un nouveau venu met les pieds dans le plat en faisant un lien entre Mayotte et l’Afrique. Ici, on n’est pas en Afrique, affirme le credo mahorais.

Et pourtant je dois avouer que si j’aime tant Mayotte et les Mahorais c’est qu’ils me rappellent bougrement l’Afrique et les Africains. C’est vrai qu’il y a des différences, comme il y a de grandes différences entre un Bamiléké et un Bambara, un Camerounais et un Malien mais franchement, vu de l’extérieur, ce qui saute aux yeux, c’est l’âme africaine.

Cette âme africaine on la perçoit dans les gestes de la vie quotidienne, dans la façon, par exemple, de porter les objets les plus divers sur la tête. C'est elle qui permet de tirer un parti ingénieux des matériaux végétaux qu’une nature luxuriante produit à profusion, entre deux tempêtes tropicales. C'est elle aussi qui sait préserver l'âme de ces matériaux bruts si bien que tout semble vivant, que rien n’est jamais vraiment bien carré.



Ici, les maisons et les trop rares objets manufacturés parlent d’un âge d’or où la géométrie n’était jamais qu'évoquée, une époque bénie où le carré était allusif. Le cercle n’était encore qu’un rond tracé à la main et la somme des angles des triangles dépendait de la courbure plus ou moins prononcée de leurs côtés.

Pour revenir à mon propos et donner une idée de ce credo mahorais dont je parlais plus haut, voici un extrait d’un petit ouvrage malheureusement épuisé intitulé Les vieux, mémoire d’un pays. Ce livre, compilé il y a dix ans, est une suite de témoignages de vieux Mahorais, hommes et femmes, racontant ce qu’ils savent de l’histoire de leur île. On y trouve, pour l’histoire récente, des fragments autobiographiques et des anecdotes pittoresques mettant en lumière des événements historiques souvent peu glorieux pour le génie colonisateur. Au-delà d’une ou deux générations, cependant, la mémoire se met à tâtonner et l’histoire se teinte de mythes et de croyances.

Voici donc ce que disait, il y a dix ans, un vieux Mahorais :

Sur Mayotte, il faut savoir qu’il n’y avait pas d’habitants, comme dans les autres îles. C’est le Prophète qui a imploré Dieu pour qu’il y ait des habitants et que l’Islam se perpétue.

Et voilà les africains évacués de la scène en un tournemain. Cependant en y regardant de plus près, il me semble que c’est, là encore, l’âme africaine qui parle. Si l’on remplace sur Mayotte par À Tombouctou ou par À Bamako, et les autres îles par les autres villes, on a le début d’un conte africain :

À Tombouctou, il faut savoir qu’il n’y avait pas d’habitants, comme dans les autres villes. C’est le Prophète qui a imploré Dieu pour qu’il y ait des habitants et que l’Islam se perpétue.

C’est ainsi que parlent les âmes, par contes, par fables et par paraboles. Dans ce domaine, l’âme mahoraise est une cousine très proche de l’âme africaine.

Le vieux monsieur poursuit ainsi :

On prenait des esclaves en Afrique et on les ramenait ici. Seulement le roi était arabe. C’était un Mawana. Le dernier a été Mawana Madi qui selon les dires, fut assassiné par les Mahorais. Finalement le pays s’est retrouvé sans roi et avec beaucoup de Malgaches.




Comment voulez-vous que je n’aime pas ce pays, avec des vieux qui racontent de telles histoires ?

En fait, le peuplement de Mayotte s’est fait par vagues successives depuis l'Indonésie, l’Afrique, l’Arabie, l’Iran et Madagascar, par ordre d’entrée en scène. Sans compter les Français et les Indiens et d’autres sans doute, plus récemment arrivés. Cependant le gros de la population, ou plus exactement le gros de la masse génétique, mythologique et culturelle est d’origine africaine. Les plus nombreux ancêtres des Mahorais étaient des Bantous de l’Afrique de l’Est. La principale langue parlée à Mayotte, le shimaoré, est une langue bantoue. Le système familial dans lequel la femme est propriétaire de la maison est d’origine africaine. L’islam qui est pratiqué ici est un islam africain qui intègre de nombreux éléments animistes. Cependant, les Mahorais renient volontiers cet héritage africain et traitent souvent avec mépris les Africains qui le leur rendent bien. Ça, ce n’est ni africain ni mahorais, c’est simplement humain.

Ceci dit, les choses changent, par des chemins parfois bizarres. Ainsi le reggae qui, lorsqu’il a commencé à se faire entendre dans l’île, il y a seulement quelques années, était perçu par les pères de famille comme une musique diabolique ne pouvant mener qu’à la damnation éternelle, ce même reggae donc, est maintenant largement diffusé et pratiqué par des Rastas mahorais. C’est devenu une musique très populaire chez les jeunes. Or, il se trouve que cette musique jamaïcaine valorise sa lointaine origine africaine.

Ne connaissant malheureusement pas grand-chose au reggae dont j’ai eu tant de mal à mémoriser l’orthographe, je ne peux pas donner d’exemple attesté de cette valorisation de l’africanité. Cependant, sans aucune compétence particulière, il me semble que je pourrais inventer un morceau très acceptable avec un refrain tel que I wanna go back to Africa, yeah man, back to Africa. Rien qu’en l’écrivant, je l’entends déjà dans ma tête, et cela sonne diablement bien reggae.

Plaisanterie mise à part, ce back to Africa est en train de s’insinuer dans les jeunes oreilles qui peu à peu se font une autre idée de l’Afrique et de ses sympathiques habitants. Ceci en revanche est largement attesté par de nombreuses réactions pro africaines que j’ai pu constater dans des concerts de reggae ou à différentes occasions ou j’ai pu jouer du balafon en public.

C’est le sang qui parle. Dès qu’il entend le balafon, il me semble que tout honnête homme, qu’il soit Mahorais, Serbe ou Croate, sent monter en lui la joie empreinte de nostalgie de l’appel séculaire de la terre africaine de laquelle ses ancêtres sont sortis comme des ignames, la tête pleine de rêves.

C’était donc un soir où les Africains de Mayotte faisaient la fête. Grand banquet au Koropa-piscine.



J’avais pensé pouvoir me baigner entre les plats si le repas s’éternisait mais ce ne fut pas possible parce qu’au milieu de la piscine s’étalait une longue piste qui avait été préparée pour le défilé de mode organisé par Afrique élégance, une des trois boutiques africaines de Mamoudzou. Les deux autres sont Dogon Boutik et une nouvelle dont je ne sais pas encore le nom car elle vient juste d’ouvrir au désespoir des deux premières.




Très peu de Mahorais à cette soirée, des Africains, bien sûr, et pas mal de Mzoungous.

J’ai bien aimé le défilé de mode. Des jeunes filles dans leurs plus beaux atours qui passent comme des fées semant autour d’elles des sourires radieux, à moins d’être grincheux ou professionnel de la mode, je vois mal comment on pourrait ne pas aimer.




Après cela nous avons dansé. Là aussi je dois reconnaître que je prends autant de plaisir à danser avec les Africains qu'avec les Mahorais. Les uns comme les autres savent sans y penser donner corps à des mythes anciens qui dorment, oubliés quelquefois, aux fond des âmes mzoungoues.



Il y avait notamment un grand illuminé dans un long boubou bleu dont l’esprit était habité par je ne sais quel ancêtre impérieux. Il était accompagné d’une sorte de danseur protecteur en costume cravate qui lui ouvrait la voie et l’apaisait à l’occasion quand l’ancêtre s’emballait trop. Nous ne pouvions guère que faire cercle autour de lui et battre des mains en attendant que sa folie, apparemment sacrée, le pousse à provoquer l’un ou l’autre des danseurs. Plié en deux, il se cachait la tête sous son boubou, levait un doigt haut vers le ciel et se mettait à tourner sur lui-même. Puis il s’arrêtait et pointait son doigt d’un air autoritaire vers le premier danseur ou la première danseuse qu'il trouvait devant lui. Le malheureux ainsi désigné pouvait feindre de l’ignorer, ce qui n’était pas facile car le bougre insistait, ou alors répondre à la provocation par une improvisation dansée, souvent ahurissante.

Il y eut aussi une jeune femme, particulièrement inspirée, elle aussi très provocatrice, qui retroussait une robe pourtant déjà courte pour se livrer à des déhanchements d’une sensualité violemment affirmée. C’était en quelque sorte la version sénégalaise des mbiwi mahorais.

Ces danses effrénées ont leurs détracteurs sévères aussi bien à Mayotte qu’au Mali ou au Sénégal. Elles n’en sont pas moins pratiquées avec le même bonheur et les mêmes vertus thérapeutiques d’un bout à l’autre de l’Afrique et des îles qui la bordent.