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dimanche 15 août 2010
Sortie en mer
Les baleines sont arrivées, mais il n’y en a pas encore beaucoup. Ce sont de grandes baleines à bosse. Une fois par an, Quand l’hiver austral est trop rude, elles quittent l’Antarctique pour venir se reproduire dans l’océan Indien. Certaines ont choisi Mayotte pour leur lune de miel, et pour mettre bas l’année suivante. C’est l’occasion de sortir en mer pour essayer de les voir. Il y a plusieurs associations qui organisent ce genre de sorties dans les règles de l’art, c’est-à-dire, pour l’essentiel, en respectant la réglementation régissant l’approche des mammifères marins. Il ne s’agit pas de harceler ces pauvres bêtes mais simplement d’être témoin respectueux de la grandeur de la mer et de ces habitants. C’est dire si j’étais consterné de m’entendre chantonner :
« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme… »
Que voulez-vous, j’étais content et quand je suis content je chante ce qui me passe par la tête. Il y avait de la houle et l’excitation de la quête, alors ça sortait tout seul :
« Dès que le vent soufflera… »
Même les couplets les plus prosaïques empruntaient mes lèvres pour goûter l’air du large :
« J’ai déserté les crasses qui m’disaient soit prudent, la mer c’est dégueulasse… »
Je vous laisse terminer la strophe, c’est trop bête pour être écrit dans un blog aussi élégant. C’est bête, mais j’avoue que c’est drôle. Aussi, penaud mais amusé, je chantais à mi-voix pour ne pas importuner mes compagnons d’expédition qui n’avaient peut-être pas les mêmes goûts musicaux que moi.
J’étais donc sur un bateau de Seablue Safari, à la recherche d’une baleine. Il y avait le capitaine avec une vraie tête de loup de mer, une bénévole de l’association Mégaptéra, quelques mzoungous, amis de la nature, et des passionnés qui venaient de très loin, spécialement pour voir les baleines, les filmer et les photographier, juste pour le plaisir. Parmi eux, il y avait une jeune femme qui avait une belle baleine tatouée sur un bras et deux autres sur l’autre bras. J’étais très impressionné.
En plus de mes palmes et de mon masque, j’avais apporté un carnet de croquis et des crayons. J’ai ainsi découvert le plaisir de dessiner sur une embarcation chahutée par les flots. Ça sautait là-dedans ! Pas moyen de faire un trait un peu droit. Moi qui ai un style paisible et appliqué, j’étais obligé de donner de vigoureux coups de crayons fébriles et hâtifs. Très intéressant.
Nous n’avons vu qu’une baleine, de très loin. Nous avons surtout vu le geyser que son souffle produit quand elle refait surface, de temps à autre. Elle restait très longtemps en plongée. Nous attendions, le bateau en panne, ballotté par la houle, ce qui n’était pas au gré de tous les estomacs. Comme la baleine était peu visible, je dessinais les êtres humains qui la guettaient.
Certains de nos Argonautes passant peu à peu du blanc livide au verdâtre inquiétant, le capitaine nous proposa sagement de reprendre la route en quête de dauphins. Nous en avons vu de trois espèces différentes : grands dauphins, stenelles à long bec et péponocéphales, appelés aussi dauphins d’Électre. Ces dauphins d’Électre sont de grands chanteurs. Ils n’ont pas de rostre, ce qui les fait ressembler à de petites orques. Ils ont longtemps surfé à l’avant du bateau. On entendait leur souffle de mammifères qui nous les rendait émotionnellement très proches. Vous pouvez les voir nager autour du bateau en cliquant ici.
Avec les grands dauphins et les péponocéphales, nous nous sommes mis à l’eau. Les péponocéphales émettaient de nombreux cris stridulants en passant en dessous de nous ou sur le côté. On les voyait apparaître, surgissant des profondeurs, traverser notre champ visuel puis se fondre insensiblement dans un bleu de phtalocyanine.
Une journée de rêve. Café croissants sur le bateau et repas de midi sur la plage du Préfet. À refaire plus tard dans la saison.
lundi 22 mars 2010
Un îlot

Cela faisait trois ou quatre semaines, au moins, que je n’étais pas allé me baigner dans le lagon. Cela faisait des mois que je n’avais pas mis mon masque qui somnolait dans son eau savonneuse, dans sa boîte en plastique sous l’évier, comme me l’avait recommandé le Gros Mérou.
Ici tout moisit. Peu à peu les DVD se piquent de moisissure et deviennent illisibles. Même ma carte vitale a moisi au fond de mon portefeuille. Alors si on ne se sert pas de son masque tous les jours, on le laisse tremper dans de l’eau savonneuse. Les moisissures n’aiment pas l’eau savonneuse.

Nous avons un ami qui habite dans le Nord, dans un petit village tellement perdu qu’on a du mal à y croire. Cet ami nous avait invité de longue date à faire un tour en canoë avec lui. Alors aujourd’hui nous avons pris palmes, masques, tubas et quelques victuailles et nous nous sommes mis en route, sous un déluge soudain qui n’a pas duré bien longtemps.
Une fois là-bas, nous avons porté le canoë pour traverser une longue étendue de vase car la marée était très basse. Puis, tant bien que mal, nous avons embarqué et nous sommes mis à pagayer. Je n’ai jamais été un grand pagayeur, et puis nous n’étions pas bien installés sur le canoë. Fatou au milieu, très digne, comme le sont les gens qui vivent aux portes du désert, très loin de la mer, mon ami derrière, presque couché, si bien qu’il ne pouvait pratiquement pas pagayer et moi devant ramant comme un damné en chantant des chansons de marins pour me donner du courage car je sentais bien que j’allais me mettre les épaules en compote. Cela n’a pas manqué et à l’heure où je vous parle, tout en pianotant sur mon clavier, je me prépare mentalement à affronter les courbatures que je trouverai au réveil demain matin.
Nous avons pagayé jusqu’à un de ces nombreux îlots qui entourent Mayotte et sur lesquels on est à peu près assuré de ne rencontrer personne et de trouver, par conséquent, une plage raisonnablement propre. Ce fut le cas. Personne d’autre que trois ou quatre lézards peu farouches, attirés par nos quelques vivres. Quelques rats de cocotiers aussi, mais beaucoup plus prudents.
L’eau était claire et chaude avec juste une petite impression de fraîcheur relative en approchant du tombant. Pas besoin de nager longtemps, on est tout de suite sur des coraux majestueux. Toutes les formes et toutes les couleurs sont là, très nettes, avec des poissons qui s’y faufilent et de gros coquillages à dents de scies comme des citrouilles d’halloween.
Boudiou que ça fait du bien. Il y avait même une tortue imbriquée qui virait lentement d’un côté puis de l’autre. Mon ami a pris quelques photos et deux jolis bouts de films. Il a notamment filmé un banc de poissons noirs et affairés auxquels je trouvais des airs prophétiques. C’était comme une longue traînée oraculaire qui traçait en ondoyant des signes mystérieux. Un Romain aurait adoré. Moi aussi d’ailleurs. Je ne me savais pas si Romain. On peut les voir en cliquant ici.
mercredi 10 février 2010
Proverbe mahorais
Hazi ya m’zungu ka ikomo.
(Le travail du mzoungou est sans fin.)
Voici un proverbe mahorais que je ne ferai malheureusement pas mentir. Entre un boulot très prenant et des recherches personnelles qui me conduisent par monts et par vaux, je ne vois pas passer les saisons. Les flamboyants étaient en fleurs, je n’ai pas réussi à vous en parler. Ni l’an dernier ni cette année. Et la saison des mangues qu’on avait attendue avec impatience. Et celle des ananas. Pas un mot de ces merveilles dans ce blog où il n’est apparemment question que de musique. Il est vrai qu’avec les noyaux de mangues, certains fabriquent des sortes de masheve particulièrement sonores.
Il faudra qu’un jour je vous parle des mangues et des manguiers, des baobabs, bien sûr, des pommes cannelle, des ananas ou des jaques...
Le jaque à lui tout seul m’inspirerait des pages stimulantes. J’espère trouver un jour le temps de les écrire. Mais, comme vous le savez maintenant, hazi ya m’zungu ka ikomo.
mardi 4 août 2009
Bambous géants
On trouve beaucoup de bambous à Mayotte. On en voit partout, le long des routes, le long des rivières. J’imagine qu’il y a de nombreuses variétés, mais le plus beau, le plus extravagant, le plus incroyable, c’est le bambou géant. Il existe dans l’île quelques bouquets de ces bambous géants qui sont soigneusement répertoriés et, bien sûr, protégés.

Dans le parc botanique de Coconi, où nous avions campé une nuit avec mes petits élèves alors que nous étions en route pour aller voir les tortues, il y avait un bouquet de bambous géants. Un peu à l’écart, dépassant à moitié d’un fossé, il y avait un bambou qui traînait dans l’herbe. Peut-être avait-il été cassé par le vent ou coupé par les jardiniers pour éclaircir un peu le massif. Toujours est-il qu’il était là, abandonné dans son fossé, condamné à pourrir inutilement alors qu’on aurait pu en faire un bel instrument de musique. Les gardiens du parc n’ont vu aucun inconvénient à ce que je l’emporte, surtout dans un si noble dessein.
Ce devait être un jeune bambou car il n’est pas très gros. Certains bambous géants peuvent atteindre 30 cm de diamètre. On en faisait autrefois de gros tambours de bois appelés tsakareteky, comme vous le savez si vous avez téléchargé mon document sur les instruments mahorais (pdf 3 Mo).
Ce bambou que j’ai récupéré ne mesure qu’une quinzaine de centimètres de diamètre. Avec René, mon voisin mélomane et bricoleur, nous en avons tiré quatre tambours de bois qui sonnent remarquablement bien. Vous pouvez entendre deux de ces tambours en cliquant ici.
Vous pouvez également, en cliquant ici, entendre le vent qui fait grincer et craquer un bouquet de bambous géants comme un vaisseau fantôme égaré dans la forêt.
mercredi 22 juillet 2009
Les alizés

On trouve par endroits à Mayotte, le long des rivières, de grands palmiers raphia. Le raphia est un vigoureux palmier, particulièrement touffu. De tous les palmiers, c’est lui qui porte les plus grandes palmes. Mises à plat, ces palmes atteignent quatre mètres de largeur et plus d’une dizaine de mètres de longueur. C’est avec ces palmes que l’on fabrique la fibre végétale vendue dans les magasins de bricolage. Elles tirent sur le brun, ont un aspect assez sec et bruissent facilement au moindre souffle d’air.

Je voulais filmer le vent dans les palmes des raphias qui poussent juste devant notre nouvelle maison le long d’un petit ruisseau où des femmes lavent leur linge et où des enfants s’amusent toute la journée en poussant des cris joyeux. Avec des matériaux de récupération, ils se fabriquent des sortes de radeaux qui les enthousiasment au plus haut point. En fait d’enfants, ce ne sont que les garçons. Les filles, elles, aident leurs mères à laver le linge.
Finalement, je n’ai rien pu filmer d’intéressant. Soit le vent n’était pas là, soit un chien aboyait ou une mobylette pétaradait couvrant le bruissement délicat des palmes. Ou alors j’avais dans le champ de la caméra les lavandières que je ne voulais pas inquiéter ou les petits garçons qui batifolaient entièrement nus. Comme je ne tiens pas à passer pour le satyre du quartier, j’ai pris ces quelques photos quand il n’y avait personne à la rivière. À vous d’imaginer le bruissement des palmes.

J’avais tout de même envie de filmer le vent. En ce moment c’est la période des alizés. J’ai lu ici ou là que c’étaient des vents réguliers qui soufflaient toute l’année. Je veux bien, mais alors ils vont souffler ailleurs car en dehors de juin et juillet, il n’y a pas beaucoup de vent ici et le lagon est souvent aussi calme qu’un lac. En décembre ou en janvier, pendant la saison des cyclones sur Madagascar ou sur la Réunion, nous avons eu quelques coups de vent brouillons et tempétueux qui n’avaient rien à voir avec un vent régulier.
Je voulais donc filmer les alizés. J’ai pris ma caméra et nous sommes partis pour la plage de Tanaraki où nous aimions aller quand nous habitions à Dzoumogné. Je comptais faire ainsi un beau coup double en filmant des vagues (petites) et le Choungui dans le lointain. Un petit clic ici et vous pourrez entendre l’Océan Indien.
dimanche 7 juin 2009
Tortues
À Mayotte on trouve deux espèces de tortues marines. La tortue imbriquée, relativement rare, et la tortue verte. Les jeunes tortues vertes que vous avez pu voir courir sur le sable, gagnent rapidement le large et y vivent quelques années, près de la surface, en se nourrissant d'algues, de plancton et de méduses. Quand elles ont atteint une taille respectable, elle regagnent les abords du rivage et changent de régime alimentaire. Elles ne se nourrissent alors que d'herbes marines qu'elles broutent sur le platier. Ces herbes sont peu nourrissantes, si bien que les tortues passent beaucoup de temps à manger. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre en lisant Univers Maoré, la revue des Naturalistes de Mayotte.
Les grosses tortues vertes que l'on voit paître sur l'herbier de N'gouja mesurent plus d'un mètre de long, parfois un mètre vingt. Elles sont suivies et étudiées avec soin, c'est pourquoi on les voit toujours avec une bague. Leurs principales plages de ponte sont surveillées pour limiter le braconnage qui fait malheureusement de gros dégâts.
Je n'avais encore jamais filmé de tortues. J'ai prêté mon masque-caméra à Fabien qui est en vacances chez nous avec Julie. Il a pris de très belles images que nous avons réussi à caler sur le troisième mouvement de la Mer de Debussy.
En cliquant ici, vous aurez un petit extrait de ce film qui sera peut-être le dernier pris avec cet appareil qui sèche en ce moment sous le ventilateur du salon car enthousiasmés par les images que nous découvrions sur l'ordinateur, nous n'avons pas fait bien attention en revissant un bouchon garantissant l'étanchéité du dispositif. Lors de la plongée suivante, l'appareil a pris l'eau.
Pour que l'appareil fonctionne à nouveau, il ne me reste plus qu'à compter sur la chance, ce qui est une très bonne chose quand il n'y a plus que ça à faire.
lundi 1 juin 2009
Éclosion

Plage de Moya, en Petite-Terre. Fin de la journée. Une journée de randonnée sur la crête qui fait le tour du Dziani Dzaha, le célèbre lac de cratère. À gauche, l’océan avec toute sa palette bleue, à droite,immobile, l’eau verte du lac.

La balade s’achève sur la plage. La mer est trop basse pour que nous puissions espérer voir les tortues qui doivent être plus au large. Trop basse même pour nous qui ne pouvons que barboter dans une eau qui n’est pas si chaude que ça. Le soleil aussi est bas. Nous ramassons nos affaires et nous apprêtons à regagner la voiture.
En haut de la plage, un petit attroupement. Les gens regardent par terre, ils ont l’air de prendre des photos et appellent leurs enfants ou leurs amis restés plus loin sur le sable. Très vite tout le monde s’approche, une vingtaine de baigneurs attardés. À nos pieds, une procession de petite tortues qui dévalent la plage aussi vite qu’elles le peuvent avec leurs petites nageoires.
Il y en a peut-être une centaine qui filent vers la mer. Elles viennent de sortir de leurs œufs. Chaque empreinte de pied dans le sable est un fossé qu’elles franchissent dans une urgence têtue.

Pour voir quelques images de cette ruée vers la mer, il faut cliquer ici.
dimanche 26 avril 2009
La tortue

C’était la nuit, une nuit de pleine lune. Nous étions sur la plage de Moya, une de ces deux plages magnifiques en forme de cirque. Il y avait là vingt-et-un enfants et quatre adultes mystérieusement silencieux et attentifs, formant une masse sombre sur le sable couleur de lune. Le garde des tortues nous avait dit que nous devions ressembler à un rocher immobile pour ne pas effrayer la tortue qui s’apprêtait à pondre.
Elle était à une petite dizaine de mètres de nous. Nous la voyions de profil. C’était une grosse tortue verte qui faisait plus d’un mètre de long. Elle avait commencé à creuser. On entendait, par-dessus le bruissement tranquille de la mer, le bruit sec du sable qu’elle projetait à coup de nageoires. Le garde avait dit qu’il nous faudrait attendre peut-être quarante minutes avant de pouvoir nous approcher pour voir les œufs.
Les enfants commençaient à donner de silencieux signes de fatigue. Certains somnolaient, assis en tailleur, la tête entre les genoux. Je leur faisais signe de s’allonger, comme ils pouvaient, plus ou moins en chien de fusil. Ça ne leur plaisait pas car ils voulaient voir. Un par un, cependant, ils ont fini par céder. Un par un jusqu’au dernier. Jusqu’au plus remuant de la classe, celui dont le père, fâché, est venu un jour chercher en classe son téléphone portable que le gamin lui avait chapardé (et que je venais de confisquer), celui à qui, hier encore, j’ai confisqué un briquet qui faisait une longue flamme, celui dont je trouve qu’il ressemble à un bouchon de champagne et qui, en sport, saute en longueur comme un diable saute de sa boîte. Même lui a cédé. Après une longue lutte silencieuse, il a posé la tête sur le sable et s’est endormi à l’instant. Fatou qui nous accompagnait s’est allongée aussi ainsi que notre autre accompagnatrice. Le garde des tortues s’était éloigné, hors de portée de voix, pour régler par téléphone ses affaires de garde des tortues.
C’était la nuit. J’étais assis sur la plage au milieu d’une grappe d’enfants endormis. Nous étions quatre à veiller : La mer, la lune, la tortue et moi.
Il m’a fallu courir au bout du monde après plus de vingt ans de carrière pour en arriver là.
Quand le garde est revenu, la tortue avait été plus rapide que ce qui avait été prévu. Elle avait déjà recouvert ses œufs. Nous avons réveillé les enfants pour qu’ils voient la tortue de près. Les photos sans flash ne donnaient absolument rien. Le garde m’a dit d’en faire tout de même une avec flash pour que les enfants gardent un souvenir de cette nuit.

C’est vrai que le flash peut effrayer une autre tortue sur le point d’accoster. Mais c’est vrai aussi qu’on braconne entre 1000 et 2000 tortues par an à Mayotte et qu’il est important de sensibiliser les enfants.
jeudi 22 janvier 2009
Le Tombant

Mayotte est entourée d’une double barrière de corail. La barrière extérieure délimite le lagon qui est très grand, un des plus grands du monde, pour une île très petite. Cette barrière est donc souvent assez loin. Ceux qui vont plonger là-bas y vont en bateau.
Le problème avec cette barrière extérieure c’est qu’elle est le dernier rempart avant un océan que j’imagine plein de requins. J’évite de parler de requins ici, car cela prête à sourire. C’est bien connu, il n’y a pas de requins à Mayotte. Cependant le mois dernier un plongeur s’est fait mordre par un de ces vilains squales dont il a réussi à se dépêtrer en lui donnant quelques vigoureux coups de pieds palmés. Cela s’est passé juste à l’extérieur de cette deuxième barrière.

On comprendra donc que je ne m’aventure pas trop au-delà de la première barrière. C’est celle-ci qu’on appelle le tombant. En général, les plages ici descendent en pentes douces et le lagon est peu profond jusqu'à cent ou deux cents mètres de la plage. Cette zone sablonneuse est tapissée d’herbes clairsemées que viennent paître les tortues. Ce sont de grosses tortues marines qui nagent avec une grâce aérienne. On les voit glisser lentement sans le moindre à-coup et virer en s’inclinant comme font les avions.

En s’éloignant du rivage, on découvre ici ou là les premières patates. Ce sont des massifs de corail isolés dans les creux desquels nichent des oursins aux longs piquants que je sais maintenant être légèrement venimeux.

Il faut encore continuer à nager… nager… nager droit devant soi. Peu à peu les blocs de coraux isolés se font plus denses pour ne plus former qu’un large tapis de corail. Et puis d’un coup, c’est le tombant. Une falaise de corail qui plonge vers des fonds plus obscurs. Une falaise faite de plis et de replis ou se cachent d’innombrables poissons.

Merveille, on est sur le tombant. D’un côté c’est un abîme sombre, de l’autre une mystérieuse forêt minérale. Il n’y a plus rien à faire qu’à se laisser porter par l’eau et laisser ses yeux s’emplir de trésors qui éveillent des échos lointains tout au fond de l’âme.
Je veux bien croire que la vie est apparue dans la mer mais cela a dû se faire pas trop loin du rivage, au pied d’un volcan, à l’endroit magique où poussent les coraux.
jeudi 20 novembre 2008
Résumé des épisodes précédents

Jour de grève. Pas la longue grève des instituteurs mahorais dont vous trouverez les enjeux bien mieux expliqués sur la Lettre de Malango que ce que je serais capable de faire. Non, juste un jour pour dire que, même du fin fond de l’océan indien, on regrette que ce soit les Américains qui aient choisi Obama.
Un jour de grève donc que je m’apprête à passer devant l’ordinateur à préparer ma classe. J’en profite pour rédiger un petit message et mettre en ligne une vidéo qui rame de façon inquiétante.
Il y a des nouvelles, mais j’en parlerai une autre fois, quand j’aurai eu le temps de traiter quelques photos et une vidéo que je n’ai pas encore filmée.
Tout ce que j’ai sous la main aujourd’hui, c’est un bout de film que j’ai réalisé avec d’anciennes photos. J’ai bricolé cette vidéo pour servir de décor animé à une pièce de théâtre que sont en train de monter des instituteurs en stage à l’IFM.
En ce moment, je travaille comme un forcené. Le stage théâtre à l’IFM avec ses montages vidéo et audio m’a fait me coucher deux jours de suite à deux heures du matin pour me lever à cinq heures. J’ai mangé le week-end à aider Fatou à tenir son stand sur un marché, bricolant la dernière bande son et gravant le dernier disque entre deux piles de basins merveilleusement teints à la main. Et, pour finir, la préparation de mes leçons d’histoire ou de sciences me jette de déconvenues en déconvenues. Tout ce que je croyais savoir en paléoanthropologie ou en phylogénétique me glisse entre les doigts avec un rire narquois.
Il n’y a plus d’invertébrés, c'est fini. Plus de reptiles non plus et le crocodile du Nil est plus proche du rossignol que du lézard vert à qui il ressemble pourtant bien davantage. Les pachydermes qui enthousiasmaient mes rêves d'enfant étaient une vue de l’esprit de même que les poissons qui en réalité englobent les groupes aussi distincts qu'inprononçables des myxinoïdes, des pétromyzontides, des chondrichtiens, des actinistiens, des dipneustes, des cladistiens, des chondrostéens, des ginglymodes, des halécomorphes et des téléostéens.
En étant logique et rigoureux, si l’on tenait à appeler « poissons » tous ces groupes, alors il faudrait appeler « poissons » les vipères à cornes, les élans du Cap et les fous de Bassan, pour ne citer que ces trois-là.
Chaque jour m’apporte son lot d’informations erronées à corriger et à reclasser dans ma pauvre cervelle fatiguée par de trop savantes lectures. Il n’y a pas cinq minutes, j’apprenais, incrédule, que le grand dauphin et la baleine à bosse que l’on voit à Mayotte sont à classer parmi les ongulés, au même titre que le chameau de Bactriane ou le zèbre de Grévy!
On comprend, devant de tels résultats, que le gouvernement rechigne à accorder des crédits aux chercheurs. D'autant que ce gouvernement semble aimer les choses simples, simples comme le tableau Rossignol où l'on voyait Charlemagne, lui-même illettré, mais ça, je l'ai appris plus tard, louant les bons élèves, placés à sa droite, et fustigeant les mauvais, à gauche bien entendu.
Ça y est, le temps de vous expliquer mon désarroi zoologique, kilo par kilo, la vidéo a fini par se mettre en ligne. C'est donc une sorte de résumé en images de trois mois de vie à Mayotte. On peut la voir en cliquant ici.
La musique qui l’accompagne est un morceau de Boura Mahiya, malheureusement décédé en 2003 dans un accident de voiture au carrefour Chirongui, alors que sa chanson la plus connue s'appelait justement Carrefour Chirongui. Voici une photo de lui, trouvée sur Internet dans un dossier pdf consacré au gabous, l'instrument dont il joue et dont je vous parlerai bientôt.

(Photo : Marc Mopty, 1998)
lundi 20 octobre 2008
Devinette
Je regarde le monde à travers leurs longs cils. Qui sont elles ?
Pour le savoir, il faut cliquer ici.
Pour le savoir, il faut cliquer ici.
dimanche 19 octobre 2008
Tortues

Il y a quelques temps j'ai croisé une tortue. C'était une belle grosse tortue qui a viré pour m'éviter. J'ai viré moi aussi pour nager dans son sillage. Tandis que je la suivais, elle s'est mise à décrire un grand cercle. Je n'ai pas insisté trop longtemps. Je ne voulais pas l'inquiéter. Bien sûr, je n'avais pas d'appareil photo.
Depuis, on m'a parlé de la plage de Moutsoumbatsou, peu fréquentée parce qu'il faut marcher vingt minutes à travers une forêt pentue pour y accéder. Voici la plage en question.

Dans la petite baie de Moutsoumbatsou, il n'est pas rare de voir nager des groupes de tortues. Effectivement, en haut de la plage qui est en pente, il y a de grands trous dans le sable qui témoignent du travail effectué par les tortues pour enfouir leurs oeufs. Avec un peu de bonne volonté, vous devriez pouvoir imaginer ou visualiser un de ces trous de tortues dans la photo ci-dessous.

Ce coup-ci, j'avais pris mon appareil et tout mon attirail. Malheureusement, la marée n'était sans doute pas assez haute. Elle montait pourtant, elle montait, mais pas assez. L'eau était chaude, sans doute trop chaude pour les tortues qui devaient brouter plus au large, attendant que cela rafraîchisse un peu.
L'eau était si chaude que j'ai craint pour le sac étanche dans lequel je mets mon appareil photo. Ce sac n'est garanti que jusqu'à 40°. Au-delà, le plastique se ramollit de façon inquiétante.
Vous pouvez constater que l'herbier où viennent brouter les tortues était tout à fait désert.
J'ai bien photographié quelques poissons, mais ils semblent tous se perdre dans un lointain confus. Finalement, puisant à la source du yoga qui affirme que le but de toute quête est en nous-même, j'ai réalisé une petite série d'auto-portraits en loser tropical dont je ne suis pas mécontent.
mardi 23 septembre 2008
En progrès

Ca y est! J'ai enfin réussi à prendre quelques photos sous-marines. Bon, c'est vrai qu'elles ne sont pas terribles, mais c'est un début. Mon métier est d'encourager les débuts et de les trouver prometteurs. Alors par habitude professionnelle, je m'encourage.
Ce n'est pas facile la photo sous-marine. Il faut se trouver sur le tombant vers midi quand le soleil est à la verticale et donne une bonne lumière. Donc un jour sans nuages. Il faut qu'à cette heure-là la marée soit raisonnablement haute, sinon les gros poissons ne sont pas là et on ne peut prendre que de petits poissons comme le joli bleu que vous voyez sur la photo.
Il faut arriver à manipuler la tirette ridiculement petite du zoom, à travers le sac en plastique. Là, il est clair que je n'ai pas réussi car les poissons étaient beaucoup plus près que ne le laissent supposer les photos.
Il ne faut pas non plus que la marée soit trop haute sinon c'est la galère pour retourner au rivage. Ah, c'est tout un art.
Enfin, il ne faut pas non plus qu'il y ait des vagues qui nuisent à la diffusion des rayons lumineux et qui vous jettent sur les coraux parce qu'alors là, ça fait mal.
C'est d'ailleurs ce qui a mis fin à cette première séance. Je me suis un peu entaillé la cuisse sur un très joli corail, vraiment rien de grave, mais je me suis demandé à quelle distance les requins pouvaient sentir quelques gouttes de sang (on a tous vu ça dans les films). N'ayant aucune idée de la réponse, je suis retourné vers le rivage en me disant que je m'en tirais à bon compte car j'aurais pu tout aussi bien me vautrer dans les oursins ou perdre irrémédiablement mon appareil photo au fond du lagon.
Par la suite j'ai même appris qu'il existe ici un corail appelé corail de feu qui est terriblement urticant. On bourgeonne pendant des jours et des jours.
lundi 8 septembre 2008
Tartarin du lagon

Nous allons assez peu à la plage. J'ai un gros travail d'organisation et de préparation à faire en début d'année et puis il y a encore quelques formalités administratives à accomplir, en plusieurs étapes car il manque toujours un document. C'est assez peu dépaysant, j'en conviens, si ce n'est qu'ici, les gens semblent très friands de photocopies de votre carte d'identité. Tout le monde en réclame. Penser à s'en bourrer les poches.
Bref, nous allons peu à la mer. La première fois que j'ai voulu essayer ma panoplie complète achetée au "Gros Mérou", il y avait du vent. Le lagon était agité. L'eau était chargée de sable en suspension et on ne voyait rien. De plus avec mes palmes de compétition, j'étais aussi empêtré que l'albatros de Baudelaire. Maladroit et honteux, j'avais l'impression de ne plus savoir ni marcher ni nager et j'avais pris la résolution, dans le cas fort improbable où j'aurais croisé un requin, d'abandonner là tout mon attirail et de me sauver à la nage comme je sais bien faire. Fiasco total.
Nous sommes retournés hier sur la plage de Tanaraki où, nous avait-on dit, on pouvait, à marrée basse, marcher jusqu'au tombant et voir en se penchant le merveilleux monde corallien, et les tortues, et ceci, et cela...
Nous nous sommes donc bien renseignés sur l'heure de la marée qui malheureusement n'était pas si basse que cela. Nous avions donc de l'eau aussi haut qu'il est raisonnable pour Fatou qui n'est pas très experte en milieu aquatique. Nous étions à trois ou quatre mètres du fameux tombant quand Fatou perd une chaussure entre deux coraux. Je me penche pour récupérer la chaussure et tchac, je me retrouve avec une sorte de dard de quatre centimètres de long planté dans un doigt. Je ne sais pas ce que c'est. Cela ressemble à une aiguille d'oursin mais c'est venimeux et ça ne veut pas sortir du doigt quand je tire dessus. Peut-être une épine de rascasse. Finalement j'arrive à l'arracher. Fatou a été piquée au pied mais pas de banderille apparente. Juste une tache noire à l'endroit de la piqûre, comme moi, et une sensation de brûlure assez supportable. Il faut peut-être désinfecter. Adieu le tombant. Ce sera pour une autre fois. En attendant voici un lien vers le blog d'un plongeur plus expérimenté et un petit film d'animation que j'ai réalisé avec des dessins de mes élèves.
lundi 1 septembre 2008
Roussette

Voici la roussette. C'est une grande chauve-souris diurne que l'on voit souvent. On l'entend aussi se disputer avec les makis pour des histoires de papayes ou de jaques. Celle que l'on voit ici niche, si l'on peut dire, dans le jaquier en face de chez nous. Pour la voir voler, cliquer ici.
jeudi 21 août 2008
Maki

On cherche le chemin d'accès à une plage que l'on a vue de loin. On s'enfonce entre de vagues plantations de bananiers et une forêt qui commence à être mystérieuse et même un peu inquiétante. Peu à peu il devient clair que nous nous sommes égarés et qu'il nous faut rebrousser chemin. Alors dans l'arbre au-dessus de nous, on entend des grognements. Légère panique. On lève la tête et oh! des makis! Il y en a bien une dizaine gros comme des chiens qui sauraient monter aux arbres. Juste au-dessus de nos têtes. Ca va, les makis sont de braves bêtes qui n'attaquent pas les promeneurs, tout le monde le sait. Mais ces makis-là en sont-ils bien persuadés, avec leurs grands yeux ronds débordants de curiosité ?
Prudemment nous battons en retraite. Je me promets de revenir avec mon appareil photo, persuadé d'avoir découvert un sanctuaire miraculeusement préservé. Pourvu que je les retrouve.

Deux jours plus tard, c'était réglé : les makis sont peu farouches et se promènent partout. (Pas en ville, tout de même!) Ils sont toujours en groupes silencieux et sautent d'arbre en arbre, comme sur le toit de notre maison ou sur les fils électriques.
Pour voir des makis filmés depuis notre jardin, cliquer ici.
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