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dimanche 19 décembre 2010

Voyage à Anjouan (2)

La flûte firimbi


À Mutsamudu, non loin du port, il y a une médina tissée de ruelles étroites et de siècles d’histoires. C’est une ville dans la ville, comme une longue parenthèse où le lecteur se perd inévitablement. Pour sortir de ce labyrinthe, vers midi, on peut s’aider en observant la position du soleil. Plus tard, quand le soleil ne se montre plus à la verticale des venelles, il faut se fier à ses rayons obliques qui filtrent ici ou là.

Mosquée du quartier Changoujou

Je m’y suis perdu plusieurs fois. Toujours avec beaucoup de plaisir. Il n’y a pas grand-chose à y voir que des ruelles anciennes. Quelques belles portes sculptées, des sourires étonnés, un porche de mosquée, de petites boutiques utilitaires et des Anjouanais qui passent et repassent et qui tournent à droite ou à gauche sans avoir besoin de vérifier la position du soleil. Rien d’extraordinaire, mais un charme qui m’attire. On n’y circule qu’à pied, une voiture ne passerait pas. Derrière les portes sculptées, je l’apprendrai par la suite, on trouve parfois de riches demeures de commerçants indiens installés à Anjouan depuis des générations. Mais de l’extérieur, on ne voit rien qu’un entrelacs de ruelles. Dans une de ces boutiques qui, ici ou là, occupent un rez de chaussée, celle-ci proposait de l’outillage et de la papeterie, je demandais une carte d’Anjouan. Comme il doutait fort que j’allais en trouver une dans toute l’île, le marchand m’a dessiné une carte sommaire sur un bout de papier.

Cet endroit hors du temps m’a semblé propice à la poursuite de la quête polymaniaque qui m’anime depuis la première fois à l’aéroport de Dzaoudzi, quand j’entendais les mbiwi sans les voir. Je demande donc aux passants s’ils connaissent quelqu’un qui joue de la nzumari, le hautbois des Comores qui a complètement disparu de Mayotte et dont on dit que l’on pourrait peut-être en trouver encore, parfois, à Anjouan.

La ndzumari, cela évoque de vieux souvenirs, mais personne ne connaît quelqu’un qui en joue encore. En revanche, un passant connaît un flûtiste qui n’habite pas très loin et qui justement vient vers nous. Les présentations faites, le flûtiste envoie un ami chercher sa flûte chez lui et s’installe devant le porche d’une mosquée, au croisement de deux ruelles où deux portefaix manoeuvrent avec peine leurs chariots à bras chargés de petits bidons d’essence ou de pétrole.


Moulé, le musicien, a bien voulu que je le filme et ses amis se sont serrés contre lui pour apparaître sur le film et pour chanter. Il joue en souffle continu. On voit bien sur la vidéo ses joues qui se gonflent et se dégonflent. Ce sont des mélodies profanes anjouanaises ou des airs religieux que reprennent en chantant ses amis. De longues phrases savamment ornées. Sa flûte, c’est lui qui l’a fabriquée, dans un tube de PVC.

Quand il a fini de jouer. Je lui demande s’il peut m’en fabriquer une. Il me donne la sienne, simplement, en refusant que je la paye.

Imrane Ahmed, dit Moulé

Cette flûte, à Mayotte, on l’appelait firimbi. Elle était principalement jouée par les Anjouanais. Dans le DVD Île de Mayotte, musique, danse et instruments traditionnels édité par le Pôle régional des musiques actuelles de la Réunion, on voit Ahmed Abdou, un des derniers flûtistes de Mayotte, les images datent de 2007. Lors de la journée du patrimoine, dédiée aux arts, j’ai appris qu’il avait été expulsé vers Anjouan.

Un clic pour voir la vidéo

dimanche 31 octobre 2010

Voyage à Anjouan (1)

La Maria Galanta

La Maria Galanta (photo Malango)

Je n’y connais rien en bateau. Pourtant, j’ai lu tous les Corto Maltese. Quand j’étais enfant, j’avais lu aussi l’île au trésor de Stevenson et Naufragé volontaire d’Alain Bombard. Plus tard, j’avais eu la chance de me plonger longuement dans le Journal de bord de Christophe Colomb, un ouvrage que je recommande très vivement à tous les amateurs de poésie fortuite. En outre, j’ai vu quelques films de pirates et je sais faire le nœud de cabestan, un peu par hasard d’ailleurs, car c’est celui que l’on utilise pour fixer les lames des balafons. À part cela j’avoue que le monde des bateaux m’est totalement étranger. Cela ne m’empêche pas de les aimer, bien au contraire.

N’y connaissant rien, je dirais donc que la Maria Galanta ressemble tout à fait à un yacht, au moins quand on est sur le pont. La différence, c’est que j’imagine que sur un yacht on est invité et qu’on y boit volontiers du champagne. Pas de champagne sur la Maria Galanta, et il faut payer sa place. Dans certaines conditions, on peut ne pas payer son billet, mais c’est beaucoup moins drôle. En effet, si vous tapez Maria Galanta dans la boîte de recherche de Google, vous verrez que ce bateau est surtout connu pour le rôle qu’il joue dans les expulsions de clandestins vers Anjouan.

Il en va souvent ainsi à Mayotte, derrière les plus belles images, il y a toujours l’ombre douloureuse de ces crève-misère qui se font expulser et de ceux qui se noient en mer en essayant de revenir. Car ce sont toujours les mêmes qui reviennent, si bien que le nombre des « étrangers en situation irrégulière reconduits à la frontière » dont on tire gloire ici ou là, et qu’on agite comme un épouvantail, est à diviser au moins par deux et sans doute par trois ou plus.

Le voyage en bateau pour aller à Anjouan, c’est aussi cela. C’est être confronté à des questions complexes qui appellent des réponses certainement plus complexes que la politique à courte vue du record d’expulsions à battre qui semble être appliquée actuellement. Je dis "qui semble" car j’ai lu quelque part qu’on s’en défendait en haut lieu. Je dis "à courte vue" car je me demande ce que mon pays peut gagner, sur un plus long terme, à accumuler dans la région tant de ressentiments.

Un peu de musique pour apaiser les djinns de la mer

J’ai fait le voyage sur le pont car j’aime le grand air. Nous sommes partis bien plus tard que prévu car nous devions attendre que la PAF ait fini d’embarquer des clandestins expulsés qui arrivaient petit à petit et étaient cantonnés à l’arrière, sur une sorte de pont inférieur. Sur notre pont à nous, il y avait principalement des Anjouanais qui, après des années de tracasseries, avaient réussi à obtenir un titre de séjour, fragile et provisoire, et qui partaient faire un petit tour chez eux. Il y avait également des lycéens qui avaient atteint l’âge de dix-huit ans. Ils n’étaient plus autorisés à vivre à Mayotte et partaient aussi dignement que possible avant de se faire expulser. Il y avait aussi quelques mzoungous en vacances, très peu de mzoungous. Le gros des passagers était à l’intérieur du bateau, sur des sièges semblables aux sièges des avions ou des autobus. Sur le pont, nous disposions d’une grande table conviviale équipée de deux bancs de bois, le tout solidement fixé au sol. Je jouais du gabusi à cette table et cela amusait les Anjouanais.

Quand nous fûmes enfin partis, la nuit tombait. Comme je l’ai su dans la soirée, il était trop tard pour espérer trouver quelqu’un pour les formalités douanières et policières à l’arrivée à Mutsamudu et nous allions devoir dormir sur ce bateau balloté par les flots au large de d’Anjouan. Nous avons donc vogué de nuit sans nous presser sur une mer relativement houleuse. Je n'imaginais pas qu'un tel bateau pouvait remuer autant en l'absence de grosses vagues.

Un clic sur la photo pour voir la vidéo

Les lumières de Mayotte qui s'éloignent

Heureusement, dans le sens Mayotte-Anjouan, les Anjouanais transportent beaucoup de bagages et de cadeaux pour la famille. Ils transportent notamment bon nombre de matelas que les matelots bourrent à l’avant du pont entre le poste de pilotage et le bastingage. C’est un très bon endroit pour s’allonger et regarder les étoiles. Cela demande un peu d'audace et de réflexion car tous ces matelas de mousse, pliés en deux, sont disposés comme les feuilles d’un gros livre reposant sur la tranche, si bien que l’on aurait vite fait, si l’on ne prenait soin de s’allonger en diagonale, de glisser et de se retrouver coincé entre deux matelas comme l’étaient les enragés avant les découvertes de Pasteur.

Lever du jour sur Anjouan

dimanche 12 septembre 2010

La Case Robinson


Grande marée d’équinoxe. Le lagon qui est souvent si calme prend un air d’océan. C’est la nuit. Une cabane en planches et palmes tressées. Une petite varangue et sa rambarde en bambou. Deux fauteuils de bois face à la mer. Juste devant nous, le croissant de la lune, couché sur le dos. Juste en dessous, Vénus. Et puis des nuages qui passent et repassent pour animer tout ça. Des ombres noires qui cachent ou dévoilent la lune. De la mer, on ne voit que quelques remous, l’écume et le miroitement laiteux de la lune. On entend les vagues se fracasser dans l’obscurité à quelques pas de la cabane. Toute la nuit nous aurons ce vacarme apaisant.

Au petit matin, je sors jouer du gaboussi sur ce balcon de planches. La mer est toujours au même endroit, on dirait qu’il n’y a pas eu de marée basse. Tout le monde dort. Les notes aigrelettes du gaboussi sont vite noyées dans le vent et les flots. Petit-déjeuner sympathique. Bain du matin. Douche pour se rincer. Douche à l’eau froide, c’est la Case Robinson, c’est pas un quatre étoile. De toute façon l’eau n’est jamais réellement froide ici.

Quand la mer commence à baisser, je m’installe sur le sable avec mes crayons. Cela fait trois semaines que j’ai repris le travail et je n’ai pas encore eu le temps de les retoucher ces crayons. Je dessine la plage.

La veille, quand j’étais entré dans l’eau, une centaine de poissons volants avaient bondi tout autour de moi. Plus tard, j’avais pris le temps de regarder un gros soleil rouge s’enfoncer dans la mer. C’était au beau milieu d’une conversation avec des amies rencontrées par hasard. Nous nous étions tus pendant ce naufrage rituel. Puis nous avions repris notre conversation, et nous nous étions dit au revoir car la nuit tombe vite sous ces latitudes.

dimanche 15 août 2010

Sortie en mer

Grande-Terre, en remontant vers la passe nord.

Les baleines sont arrivées, mais il n’y en a pas encore beaucoup. Ce sont de grandes baleines à bosse. Une fois par an, Quand l’hiver austral est trop rude, elles quittent l’Antarctique pour venir se reproduire dans l’océan Indien. Certaines ont choisi Mayotte pour leur lune de miel, et pour mettre bas l’année suivante. C’est l’occasion de sortir en mer pour essayer de les voir. Il y a plusieurs associations qui organisent ce genre de sorties dans les règles de l’art, c’est-à-dire, pour l’essentiel, en respectant la réglementation régissant l’approche des mammifères marins. Il ne s’agit pas de harceler ces pauvres bêtes mais simplement d’être témoin respectueux de la grandeur de la mer et de ces habitants. C’est dire si j’étais consterné de m’entendre chantonner :

« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme… »

Que voulez-vous, j’étais content et quand je suis content je chante ce qui me passe par la tête. Il y avait de la houle et l’excitation de la quête, alors ça sortait tout seul :

« Dès que le vent soufflera… »

Même les couplets les plus prosaïques empruntaient mes lèvres pour goûter l’air du large :

« J’ai déserté les crasses qui m’disaient soit prudent, la mer c’est dégueulasse… »

Je vous laisse terminer la strophe, c’est trop bête pour être écrit dans un blog aussi élégant. C’est bête, mais j’avoue que c’est drôle. Aussi, penaud mais amusé, je chantais à mi-voix pour ne pas importuner mes compagnons d’expédition qui n’avaient peut-être pas les mêmes goûts musicaux que moi.

Péponocéphales

J’étais donc sur un bateau de Seablue Safari, à la recherche d’une baleine. Il y avait le capitaine avec une vraie tête de loup de mer, une bénévole de l’association Mégaptéra, quelques mzoungous, amis de la nature, et des passionnés qui venaient de très loin, spécialement pour voir les baleines, les filmer et les photographier, juste pour le plaisir. Parmi eux, il y avait une jeune femme qui avait une belle baleine tatouée sur un bras et deux autres sur l’autre bras. J’étais très impressionné.

En plus de mes palmes et de mon masque, j’avais apporté un carnet de croquis et des crayons. J’ai ainsi découvert le plaisir de dessiner sur une embarcation chahutée par les flots. Ça sautait là-dedans ! Pas moyen de faire un trait un peu droit. Moi qui ai un style paisible et appliqué, j’étais obligé de donner de vigoureux coups de crayons fébriles et hâtifs. Très intéressant.

Dessin secoué, un peu retouché sur la terre ferme

Nous n’avons vu qu’une baleine, de très loin. Nous avons surtout vu le geyser que son souffle produit quand elle refait surface, de temps à autre. Elle restait très longtemps en plongée. Nous attendions, le bateau en panne, ballotté par la houle, ce qui n’était pas au gré de tous les estomacs. Comme la baleine était peu visible, je dessinais les êtres humains qui la guettaient.

Certains de nos Argonautes passant peu à peu du blanc livide au verdâtre inquiétant, le capitaine nous proposa sagement de reprendre la route en quête de dauphins. Nous en avons vu de trois espèces différentes : grands dauphins, stenelles à long bec et péponocéphales, appelés aussi dauphins d’Électre. Ces dauphins d’Électre sont de grands chanteurs. Ils n’ont pas de rostre, ce qui les fait ressembler à de petites orques. Ils ont longtemps surfé à l’avant du bateau. On entendait leur souffle de mammifères qui nous les rendait émotionnellement très proches. Vous pouvez les voir nager autour du bateau en cliquant ici.

Avec les grands dauphins et les péponocéphales, nous nous sommes mis à l’eau. Les péponocéphales émettaient de nombreux cris stridulants en passant en dessous de nous ou sur le côté. On les voyait apparaître, surgissant des profondeurs, traverser notre champ visuel puis se fondre insensiblement dans un bleu de phtalocyanine.

Péponocéphale

Une journée de rêve. Café croissants sur le bateau et repas de midi sur la plage du Préfet. À refaire plus tard dans la saison.

lundi 22 mars 2010

Un îlot


Cela faisait trois ou quatre semaines, au moins, que je n’étais pas allé me baigner dans le lagon. Cela faisait des mois que je n’avais pas mis mon masque qui somnolait dans son eau savonneuse, dans sa boîte en plastique sous l’évier, comme me l’avait recommandé le Gros Mérou.

Ici tout moisit. Peu à peu les DVD se piquent de moisissure et deviennent illisibles. Même ma carte vitale a moisi au fond de mon portefeuille. Alors si on ne se sert pas de son masque tous les jours, on le laisse tremper dans de l’eau savonneuse. Les moisissures n’aiment pas l’eau savonneuse.




Nous avons un ami qui habite dans le Nord, dans un petit village tellement perdu qu’on a du mal à y croire. Cet ami nous avait invité de longue date à faire un tour en canoë avec lui. Alors aujourd’hui nous avons pris palmes, masques, tubas et quelques victuailles et nous nous sommes mis en route, sous un déluge soudain qui n’a pas duré bien longtemps.

Une fois là-bas, nous avons porté le canoë pour traverser une longue étendue de vase car la marée était très basse. Puis, tant bien que mal, nous avons embarqué et nous sommes mis à pagayer. Je n’ai jamais été un grand pagayeur, et puis nous n’étions pas bien installés sur le canoë. Fatou au milieu, très digne, comme le sont les gens qui vivent aux portes du désert, très loin de la mer, mon ami derrière, presque couché, si bien qu’il ne pouvait pratiquement pas pagayer et moi devant ramant comme un damné en chantant des chansons de marins pour me donner du courage car je sentais bien que j’allais me mettre les épaules en compote. Cela n’a pas manqué et à l’heure où je vous parle, tout en pianotant sur mon clavier, je me prépare mentalement à affronter les courbatures que je trouverai au réveil demain matin.


Au premier plan, il y a plein de petits poissons bleus

Nous avons pagayé jusqu’à un de ces nombreux îlots qui entourent Mayotte et sur lesquels on est à peu près assuré de ne rencontrer personne et de trouver, par conséquent, une plage raisonnablement propre. Ce fut le cas. Personne d’autre que trois ou quatre lézards peu farouches, attirés par nos quelques vivres. Quelques rats de cocotiers aussi, mais beaucoup plus prudents.

L’eau était claire et chaude avec juste une petite impression de fraîcheur relative en approchant du tombant. Pas besoin de nager longtemps, on est tout de suite sur des coraux majestueux. Toutes les formes et toutes les couleurs sont là, très nettes, avec des poissons qui s’y faufilent et de gros coquillages à dents de scies comme des citrouilles d’halloween.

La tête hors de l'eau, c'est pas mal non plus

Boudiou que ça fait du bien. Il y avait même une tortue imbriquée qui virait lentement d’un côté puis de l’autre. Mon ami a pris quelques photos et deux jolis bouts de films. Il a notamment filmé un banc de poissons noirs et affairés auxquels je trouvais des airs prophétiques. C’était comme une longue traînée oraculaire qui traçait en ondoyant des signes mystérieux. Un Romain aurait adoré. Moi aussi d’ailleurs. Je ne me savais pas si Romain. On peut les voir en cliquant ici.

jeudi 4 mars 2010

M'godro butikini (M'godro à la boutique)

Komo au gaboussi et RFO au m'kayamba

À Cavani, il y a une boutique qui vend des boîtes de sardines, des boissons fraîches, des cigarettes au détail, peut-être de la lessive et plein d’autres bricoles dans ce genre, je ne sais pas. Moi, ce qui m’intéresse dans cette boutique, c’est les boissons fraîches. En ouvrant les frigos, je choisis au toucher la boisson en fonction de sa fraîcheur. Je prends celle qui est dans le frigo depuis le plus long temps. Si c’est le Coca qui est frais, je bois du Coca, si c’est l’eau, je bois de l’eau.

Des boutiques comme celle-là, il y en a d’autres à Cavani, comme il y en a beaucoup d’autres partout à Mayotte. Mais celle-ci est particulièrement sympathique. Elle est un peu surélevée par rapport au niveau de la rue et possède une varangue tout en longueur. Une sorte de balcon couvert entouré de grilles, avec deux chaises et une sorte de téléphone qui à l’air d’être public.

Je n’ai jamais vu personne utiliser ce téléphone. Ici, tout le monde a un portable. Pas toujours du crédit, mais toujours un portable.

Devant la boutique, donc en contrebas, il y a un baby-foot où s’affairent des garçons insouciants. Je ne me suis pas renseigné, mais il me semble que les parties sont gratuites. Je n’ai jamais vu personne mettre une quelconque pièce dans la fente.



Hier, j’ai trouvé par hasard deux musiciens installés sous la varangue. Un joueur de gaboussi et un joueur de m’kayamba. C’était vraiment très sympathique. Il y avait des clients qui s’attardaient et accompagnaient la musique en battant des mains ou en improvisant des contre-chants à la mahoraise.

J’avais bien sûr des choses urgentes à faire, mais de telles occasions ne sont pas si fréquentes et qui sait ce que nous réserve la vie ? Alors je me suis attardé à la boutique moi aussi, puis j’ai fini par aller chercher mon gaboussi et ma caméra. Si bien que si vous cliquez sur le logo You Tube, vous verrez Komo et RFO en concert improvisé.


Komo et RFO devant une boutique à Cavani


Et si vous cliquez sur la photo ci-dessous, vous m’aurez en prime en vidéo.



Si vous êtes à Mayotte, vous pouvez entendre Komo et d'autres musiciens le vendredi soir et le samedi soir au Goûts des îles. Un nouveau restaurant de Cavani qui a remplacé le Vahiné. Le cuistot vient de la Réunion, on le voit tout de suite à sa façon de jouer du kayamb. Ce n'est pas cher et ils ont l'air accueillant. On me dit que c'est bon, tant mieux car je compte y manger dès que possible.

vendredi 16 octobre 2009

L'îlot de sable blanc

L'îlot de sable blanc et la pointe Sazilé (photo Google Earth colorisée)

Nous sommes partis par un temps incertain. Dans le ciel, de gros nuages gris se bousculaient. Cependant, le lagon était calme, comme il est le plus souvent. Il fallait juste compter sur la chance pour éviter la pluie.


Nous sommes montés le matin dans une barque de pêcheur. Il y avait le pêcheur, cinq passagers, ceux que j’appelle "nous", quelques mains de bananes, du manioc, des fruits à pain et un thon dont la queue dépassait du sac de vivres.

Les pécheurs du village de Nyambadao se sont organisés pour transporter des visiteurs sur leurs barques. Ils proposent une excursion en trois étapes : L’îlot Bambo, l’îlot de sable blanc et la plage de Sazilé sur laquelle ils préparent un excellent repas avec trois fois rien et beaucoup de savoir faire.


Une autre fois je parlerai de lîlot Bambo et de Sazilé. Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de l’îlot de sable blanc.


C’est comme un grand château de sable ovale planté dans le lagon. Google Earth me dit qu’en en faisant le tour en marchant dans le sable qui crisse, on parcourt environ 700 m. Il n’est pas bien haut non plus, mais il n’est jamais recouvert par la marée. Le sable, blanc crème, est fait de débris de coraux et de coquillages que la mer a brassés et rebrassés jusqu’à ce que les petits morceaux se désagrègent en grains irréguliers dont la blancheur donne à l’eau une couleur magique.


La pointe Nord-Est de l’îlot est prolongée par une langue se sable à peine immergée sur laquelle viennent se briser des vagues désordonnées venant du large ou du lagon. Deux des amis avec qui nous étions partis ont marché longtemps sur cette bande de sable. C’était comme s’ils marchaient sur l’eau, au milieu des vagues. On aurait dit qu’ils pouvaient marcher ainsi jusqu’au bout de l’Océan. On aurait dit un conte breton.


C’est un endroit où il n’y a rien à faire qu’à être content d’être là. On regarde, on prend des photos. Le pêcheur nous a laissés pour aller chercher d’autres visiteurs. D’autres pêcheurs arrivent avec d’autres passagers puis ils s’en vont. Il y a aussi des Wazungu spécialisés dans la découverte du lagon dont les petits bateaux communiquent entre eux pour signaler la présence de baleines. Eux aussi font leur escale sur l’îlot de sable blanc.

Bateau d'exploration mzungu

Tous ceux qui débarquent ont le même air ravi. Ils ne font pas de bruit. Ils se remplissent les yeux d’un bleu joyeux et prometteur. On voit clairement sur les photos que l’endroit est magique car à l’aller nous allions vers les nuages les plus sombres et une fois arrivé là-bas, les nuages étaient derrière nous, au-dessus de Grande Terre d’où nous venions.

Nuages sur Grande-Terre

Du fait de leur compression pour le Net, les photos ont perdu beaucoup de leur luminosité. Il vous incombe donc de faire briller vos yeux pour retrouver la magie originelle. La magie passe beaucoup par les yeux.

mercredi 22 juillet 2009

Les alizés


On trouve par endroits à Mayotte, le long des rivières, de grands palmiers raphia. Le raphia est un vigoureux palmier, particulièrement touffu. De tous les palmiers, c’est lui qui porte les plus grandes palmes. Mises à plat, ces palmes atteignent quatre mètres de largeur et plus d’une dizaine de mètres de longueur. C’est avec ces palmes que l’on fabrique la fibre végétale vendue dans les magasins de bricolage. Elles tirent sur le brun, ont un aspect assez sec et bruissent facilement au moindre souffle d’air.



Je voulais filmer le vent dans les palmes des raphias qui poussent juste devant notre nouvelle maison le long d’un petit ruisseau où des femmes lavent leur linge et où des enfants s’amusent toute la journée en poussant des cris joyeux. Avec des matériaux de récupération, ils se fabriquent des sortes de radeaux qui les enthousiasment au plus haut point. En fait d’enfants, ce ne sont que les garçons. Les filles, elles, aident leurs mères à laver le linge.

Finalement, je n’ai rien pu filmer d’intéressant. Soit le vent n’était pas là, soit un chien aboyait ou une mobylette pétaradait couvrant le bruissement délicat des palmes. Ou alors j’avais dans le champ de la caméra les lavandières que je ne voulais pas inquiéter ou les petits garçons qui batifolaient entièrement nus. Comme je ne tiens pas à passer pour le satyre du quartier, j’ai pris ces quelques photos quand il n’y avait personne à la rivière. À vous d’imaginer le bruissement des palmes.



J’avais tout de même envie de filmer le vent. En ce moment c’est la période des alizés. J’ai lu ici ou là que c’étaient des vents réguliers qui soufflaient toute l’année. Je veux bien, mais alors ils vont souffler ailleurs car en dehors de juin et juillet, il n’y a pas beaucoup de vent ici et le lagon est souvent aussi calme qu’un lac. En décembre ou en janvier, pendant la saison des cyclones sur Madagascar ou sur la Réunion, nous avons eu quelques coups de vent brouillons et tempétueux qui n’avaient rien à voir avec un vent régulier.

Je voulais donc filmer les alizés. J’ai pris ma caméra et nous sommes partis pour la plage de Tanaraki où nous aimions aller quand nous habitions à Dzoumogné. Je comptais faire ainsi un beau coup double en filmant des vagues (petites) et le Choungui dans le lointain. Un petit clic ici et vous pourrez entendre l’Océan Indien.

mardi 21 juillet 2009

Le Choungui

Au pied du mont Choungui, côté Sud

Cela fait déjà quinze jours que je suis en vacances et pas le moindre nouveau petit message sur ce blog. Quelle pitié !

J’ai été très occupé par notre déménagement, cartons et formalités diverses. J’ai pris aussi le temps de poursuivre la lecture du monumental ouvrage de Jean Martin : Comores : quatre îles entre pirates et planteurs dont j’ai déjà parlé à propos des cauris. J’en suis aux désillusions qui ont suivi l’acquisition de Mayotte par la France. Les promoteurs de la colonisation avaient parlé d’un futur port franc rayonnant dans l’Océan Indien, comparable à Gibraltar, Malte, Hong-Kong ou Singapour…

En ce moment c’est la saison des Alizés. Je voulais filmer pour vous le bruissement du vent dans les palmiers raphia. Ce sera pour une autre fois. Bientôt, j’espère.

Aujourd’hui, je vous parlerai du Choungui. Avec ses 594 m, ce n’est pas la plus haute montagne de l’île qui culmine à 660 m, mais c’est de loin la plus pentue. Ce Choungui avec ses pentes raides, nous le voyions souvent de très loin en nous disant qu’il faudrait bien un jour y monter pour voir l’île d’en haut. Nous nous disions également que nous avions bien le temps et que les occasions ne manqueraient certainement pas. En effet, elles n’ont pas manqué, mais nous éludions adroitement, prétextant à juste titre que nous préférions attendre qu’il fasse moins chaud. Nous avons réussi à tenir ainsi près d’un an.

Avec nos visiteurs à la maison, plus moyen de se défiler. Ils avaient parcouru 9500 km pour venir passer quelques semaines à Mayotte. Quand ils ont vu le Choungui à l’horizon, l’affaire était réglée. Il fallait grimper là-haut.



Le chemin qui mène au sommet est très simple. Il n’offre aucune possibilité de se perdre. Après quelques centaines de mètres à travers un sous-bois agréable, on arrive au pied de la grimpette. À partir de là, c’est tout droit. Il n’y a plus qu’à crapahuter en s’accrochant comme on peut aux racines des arbres, solides et nombreuses, qui courent le long des rochers. C’est plus de l’escalade que de la randonnée. De l’escalade facile mais facilement épuisante. Tellement épuisante que j’ai donné pour consigne à nos visiteurs de raconter partout que l’excursion au Choungui n’était d’aucun intérêt. C’était un redoutable casse-pattes qui ne conduisait qu’à une plateforme exiguë entourée d’une broussaille épineuse si dense qu’elle ne permettait pas de voir le paysage. J’espérais ainsi dissuader d’éventuels autres visiteurs de me traîner à nouveau dans cette aventure.

Du haut du Choungui, on peut voir presque toute l'île

Les deux jours qui suivirent, je maintenais cette consigne tant j’avais les jambes courbaturées et gourdes. Puis les courbatures se sont dissipées et je ne garde pour finir que le souvenir d’une grimpette incroyable et d’une vue magnifique sur Mayotte et son lagon. Une belle balade que je referais volontiers à l’occasion. Fatou, qui est plus stable dans ses jugements, se déclare satisfaite de son ascension, mais elle est fermement résolue à s’en tenir là.

lundi 1 juin 2009

Éclosion


Plage de Moya, en Petite-Terre. Fin de la journée. Une journée de randonnée sur la crête qui fait le tour du Dziani Dzaha, le célèbre lac de cratère. À gauche, l’océan avec toute sa palette bleue, à droite,immobile, l’eau verte du lac.


La balade s’achève sur la plage. La mer est trop basse pour que nous puissions espérer voir les tortues qui doivent être plus au large. Trop basse même pour nous qui ne pouvons que barboter dans une eau qui n’est pas si chaude que ça. Le soleil aussi est bas. Nous ramassons nos affaires et nous apprêtons à regagner la voiture.

En haut de la plage, un petit attroupement. Les gens regardent par terre, ils ont l’air de prendre des photos et appellent leurs enfants ou leurs amis restés plus loin sur le sable. Très vite tout le monde s’approche, une vingtaine de baigneurs attardés. À nos pieds, une procession de petite tortues qui dévalent la plage aussi vite qu’elles le peuvent avec leurs petites nageoires.
Il y en a peut-être une centaine qui filent vers la mer. Elles viennent de sortir de leurs œufs. Chaque empreinte de pied dans le sable est un fossé qu’elles franchissent dans une urgence têtue.


Pour voir quelques images de cette ruée vers la mer, il faut cliquer ici.

lundi 26 janvier 2009

Coucher de soleil sur la plage de Tanaraki



Un jour je vous parlerai peut-être de la plage de Tanaraki. Ce soir, je voulais seulement, comme le Petit Prince, revoir le coucher de soleil.

Peut-être que j'étais un peu triste d'avoir lu trop de bêtises dans un vilain article égaré dans Marianne.

C'est donc un peu tristement que je corrige des erreurs que vous auriez pu lire et croire par mégarde.



Non, trouver un billet d'avion pour Mayotte sur Internet n'est pas difficile, c'est même un jeu d'enfant, à condition de savoir cliquer. J'ai déjà signalé que certains ne savaient toujours pas le faire à bon escient.

Non, le comorien (la langue) n'est pas proche de l'arabe. Ce sont même deux langues qui ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas parce qu'on emploie en français les mots sushi, manga et karaté que le français est proche du japonais.

Non, les routes de Mayotte ne sont pas impeccables. C'est à croire que le journaliste n'a voyagé qu'en hélicoptère. Pour se faire une idée objective de l'état des routes, il faudrait enquêter auprès des marchands d'amortisseurs ou des loueurs de voitures.

Non, les écoles maternelles de Mayotte ne feraient pas pâlir les mamans toulousaines et les Mahorais ont bien raison de se plaindre de leur trop petit nombre.

Non, la décolonisation de l'Afrique ne s'est pas faite "sagement". Sinon, comment ce même journaliste pourrait-il parler des "épouvantables lendemains de la décolonisation"?

Non, toute la population de Mayotte ne conspire pas contre la Police Aux Frontières, bien au contraire.



Il semble que le journaliste voulait en fait dire que la France n'avait aucun intérêt à faire de Mayotte son 101ème département. C'est tout à fait son droit et cela peut en effet se discuter mais pas en disant n'importe quoi et surtout pas en avançant comme argument que les Mahorais sont tous musulmans.

On n'a donc plus le droit d'être français si l'on est musulman ! C'est peut-être le plus triste dans cet article, ce qui me donne le plus envie de revoir le coucher de soleil.



Un jour le Petit Prince a regardé quarante-quatre fois le soleil se coucher. Je ne vous mets que quatre photos. Peut-être parce que, quoi que j'en dise, j'ai perdu les neuf dixièmes de mon âme d'enfant.

jeudi 22 janvier 2009

Le Tombant


Mayotte est entourée d’une double barrière de corail. La barrière extérieure délimite le lagon qui est très grand, un des plus grands du monde, pour une île très petite. Cette barrière est donc souvent assez loin. Ceux qui vont plonger là-bas y vont en bateau.

Le problème avec cette barrière extérieure c’est qu’elle est le dernier rempart avant un océan que j’imagine plein de requins. J’évite de parler de requins ici, car cela prête à sourire. C’est bien connu, il n’y a pas de requins à Mayotte. Cependant le mois dernier un plongeur s’est fait mordre par un de ces vilains squales dont il a réussi à se dépêtrer en lui donnant quelques vigoureux coups de pieds palmés. Cela s’est passé juste à l’extérieur de cette deuxième barrière.



On comprendra donc que je ne m’aventure pas trop au-delà de la première barrière. C’est celle-ci qu’on appelle le tombant. En général, les plages ici descendent en pentes douces et le lagon est peu profond jusqu'à cent ou deux cents mètres de la plage. Cette zone sablonneuse est tapissée d’herbes clairsemées que viennent paître les tortues. Ce sont de grosses tortues marines qui nagent avec une grâce aérienne. On les voit glisser lentement sans le moindre à-coup et virer en s’inclinant comme font les avions.




En s’éloignant du rivage, on découvre ici ou là les premières patates. Ce sont des massifs de corail isolés dans les creux desquels nichent des oursins aux longs piquants que je sais maintenant être légèrement venimeux.




Il faut encore continuer à nager… nager… nager droit devant soi. Peu à peu les blocs de coraux isolés se font plus denses pour ne plus former qu’un large tapis de corail. Et puis d’un coup, c’est le tombant. Une falaise de corail qui plonge vers des fonds plus obscurs. Une falaise faite de plis et de replis ou se cachent d’innombrables poissons.


Merveille, on est sur le tombant. D’un côté c’est un abîme sombre, de l’autre une mystérieuse forêt minérale. Il n’y a plus rien à faire qu’à se laisser porter par l’eau et laisser ses yeux s’emplir de trésors qui éveillent des échos lointains tout au fond de l’âme.

Je veux bien croire que la vie est apparue dans la mer mais cela a dû se faire pas trop loin du rivage, au pied d’un volcan, à l’endroit magique où poussent les coraux.