mercredi 9 mars 2011
Un gaboussi de Chirontro
Saïd Abassi, dit Chirontro, était, dans les années 90, un célèbre musicien et facteur d’instruments de Domoni (Anjouan). Outre son activité dans les cadres comoriens traditionnels, rumbu et mariages, il a donné des concerts dans de nombreux pays d’Europe et d’Afrique. Aujourd’hui, il semble ne plus jouer qu’en privé.
Son style est très anjouanais, plus oriental que le style mahorais, et moins malgache, même s’il chante parfois en kibushi le répertoire des trumba.
Les gabusi qu’il fabrique, ou qu’il fabriquait, sont remarquables, tant par leur forme que par leur son. Ils sont très étroits, comme leur ancêtre yéménite. Le manche, assez profond et bien creusé, augmente considérablement la taille de la caisse de résonance et donne à l’instrument un volume sonore important. Les deux exemplaires que j’ai pu observer ne comportent pas d’ouïes, ni dans la peau, ni au dos de l’instrument.
Les cinq cordes sont montées en trois chœurs, deux doubles et une simple. Elles sont accordées ainsi, du grave vers l’aigu :
Mi / Fa♯-Fa♯ / Si-Si
Ces cordes sont fixées à un cordier qui forme une protubérance à la base de l’instrument et que le musicien cale sur son avant bras droit pour maintenir le gabusi à l’horizontale quand il en joue.
Le chevalet est en forme de portique japonais dont les deux piliers appuient sur la peau de chèvre. Cette peau est fixée à la caisse par des chevilles en bois.
La touche est un assemblage de trois fines planchettes, de bois et non de contreplaqué, mises bout à bout.
Le sillet de tête est taillé dans la même pièce que le haut de la touche.
jeudi 3 mars 2011
Répétition sous la pluie
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Cela faisait des mois que je voulais filmer Ahamadi Gougou en solo ou en petit groupe acoustique. Ahamadi Gougou, c'est un joueur de gaboussi, et aussi de dzendzé. Comme Del, et comme Jimmy, c’est un neveu de Colo Hassani. Je ne le connais pas bien, mais je le croise de temps à autre, toujours avec plaisir car son jeu de gaboussi me plaît beaucoup. Del, que je vois plus souvent, m’avait dit qu'il répétait avec lui et Colo Hassani. Il m'avait indiqué le quartier à flanc de colline où était leur local de répétition. Pour plus de détails, le mieux était de demander sur place.
Arrivé donc sur place, je me renseigne auprès de types qui préparent un voulé devant leur banga. Le voulé, c’est la version mahoraise du barbecue entre amis, et un banga, c’est une cabane de célibataire. Les types sont plutôt étonnés de me voir là, et vaguement réprobateurs. Ils ne me regardent pas vraiment de travers, mais franchement, à leurs yeux, avec ma tête de fonctionnaire de l’État, il est clair que je dois me tromper et qu’il n’y a certainement rien pour moi ici. Cependant, quand je leur parle de Del et d’Ahamadi Gougou, Ils me font un grand sourire et me disent que c’est bien là, un peu en contrebas, dans une maison en construction dont le destin semble être de rester à l’état de projet encore un bon bout de temps. Ils me disent que pour l’instant il n’y a que le fundi. Le fundi, c’est Zama Colo (Tonton Colo), c’est-à-dire Colo Hassani, dit encore Kolosan. Ils ont dû voir dans mon regard un éclair de mélomanie joyeuse car ils me souhaitent un bon après-midi en me recommandant de faire attention dans la descente. Le chemin en terre, plus ou moins taillé en forme d’escalier, est très glissant. Nous sommes en pleine saison des pluies, entre deux averses.
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La saison des pluies n’est pourtant pas bien vaillante cette année. Alors qu’en cette période, il tombe normalement une ou deux trombes quotidiennes, en ce moment, il peut passer plusieurs jours sans pleuvoir et les réserves d’eau baissent. Mais là, depuis une bonne semaine, nous subissons de loin les effets d’un cyclone qui tourne dans le Canal du Mozambique et cause de gros dégâts à Madagascar. Nous avons eu droit à de très fortes pluies. En garant la voiture le long de cette petite route très pentue, j’ai essayé d’imaginer diverses possibilités, coulée de boue, affaissement ou glissement de terrain, avant de choisir l’emplacement le plus raisonnable.
Je descends donc le raidillon en m’appuyant aussi dignement que possible sur mon parapluie qui me sert de canne.
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Le local de répétition, c’est le soubassement d’une maison en chantier. Quelques chaises, une table basse, une prise de courant pour brancher un petit ampli pour le dzendzé mais, ce jour-là, pas de lumière électrique. Quand il faudra fermer la porte pour se protéger de la pluie battante, je filmerai à la bougie, comme Stanley Kubrick dans les scènes d’intérieur de Barry Lyndon. À part que Kubrick utilisait des milliers de bougies, tandis que moi, je n’en ai qu’une seule. Il en a résulté ces petits films que je vous présente ici et dont j’avoue que je suis assez content. Ils montrent bien l’ambiance de la saison des pluies et l’incroyable optimisme de l’être humain que rien n’arrête dans son désir d'illuminer sa vie en jouant avec des sons savament organisés.
jeudi 20 janvier 2011
Domin ki koné
Le gaboussi, qui est originaire du Yémen, a pris à Mayotte une couleur très marquée. Il a perdu son caractère oriental qui perdure cependant à Mohéli. À Mayotte, il a pris une teinte plus malgache. Il est aussi étroitement lié à une certaine gamme (mode myxolydien) emblème de Mayotte, de son mgodro et de ses voulé.
Ceci dit, le gaboussi est un luth sur lequel on peut jouer tout ce qui nous passe par la tête. Par exemple il fonctionne très bien dans la musique créole de la Réunion ou de Maurice. En voici une illustration avec Domin ki koné, une très belle chanson de René Lacaille.
René Lacaille, c’est toute l’île de la Réunion qui déborde d’un accordéon. Un accordéon comme on sait le faire sonner dans l’océan Indien. Un accordéon qu’il trimbale à travers le monde et duquel il fait sortir des couleurs très diverses. Ce qu’il fait d’ailleurs avec toutes sortes d’instruments et avec toutes sortes de gens, de Manu Dibango à Bob Brozman.
Cette chanson, c’est l’histoire d’un pêcheur ballotté par les flots qui médite sur le caractère aléatoire de la condition humaine :
Domin ki koné kosa va rivé ?
(Demain, qui sait ce qui va arriver ?)
(Demain, qui sait ce qui va arriver ?)
C’est une jolie chanson qui tourne sur trois accords rarement joués au gaboussi et sur un rythme réunionnais, très proche du magandja mahorais. René Lacaille la chante en s’accompagnant à l’accordéon, mais elle sonne très bien au gaboussi. La version que j’en donne, avec l’autorisation très cordiale de l’auteur, est une adaptation personnelle, vous trouverez l’originale dans le CD Patanpo (Daqui/France 1999) et sur la page myspace de René Lacaille.
Un mot sur le rythme et sur sa notation. C’est le rythme qui est aussi bien à la base du séga que du maloya. On le trouve sur tous les rivages du sud-ouest de l’océan Indien. On le retrouve donc à Maurice et on l’entend parfois à Mayotte. Ce n’est pas un rythme typiquement mahorais, mais les mahorais l’aiment bien. Sa particularité, et son charme, est qu’il n’est ni réellement binaire, ni réellement ternaire (certains théoriciens parlent de « trinaire ») si bien que de nombreux mzoungous ou zorey s’arrachent les cheveux pour essayer de le comprendre alors qu’en fait, il est très facile à jouer. D’un point de vue technique, si vous y tenez assez pour lire ces petits caractères, les temps sont divisés en trois de façon assez souple. La figure rythmique de base flotte entre la « croche-deux doubles » qui est trop carrée et le « triolet » qui est trop régulier et ne chaloupe plus. La première note est toujours sur le temps et les deux autres batifolent derrière, plus ou moins serrées, plus ou moins dilatées, papillonnant d’un pôle à l’autre ( « croche-deux doubles » et « triolet ») ce qui permet d'avoir des effets de ralentis ou d'accélérés alors que la pulsation est constante.
Ma notation est donc très arbitraire. Si l’on jouait exactement comme c’est écrit, ce serait assez mécanique et sans doute un peu vilain. C’est le même principe que la notation des croches en jazz qu’on écrit en croches régulières mais que personne n’aurait l’idée de jouer ainsi.
Pour que cela sonne bien, au gaboussi comme à la guitare, il faut que la main droite soit toujours en aller-retour si bien que la croche qui tombe sur le premier temps est jouée en descendant et celle qui tombe sur le deuxième temps est jouée en montant. C’est assez déroutant au début, mais avec un peu de pratique, cela devient naturel.
Un mot sur les accords. Sur le CD, la chanson est en Do mineur. Les accords sont :
Dom / Rém7♭5 / Sol7 / Dom. C’est la structure très classique Im / IIm7♭5 / V7 / Im
Cela peut se faire assez facilement sur un gaboussi accordé en Sol (Ré Sol SI-Si Ré-Ré), mais cela nous mène un peu loin sur le manche sans frettes et ce n’est pas évident au début. Il est plus pratique de la prendre en La mineur. Si c’est trop bas pour votre voix, vous pouvez déplacer le chevalet mobile, comme le montrent les photos suivantes.
Chevalet déplacé pour rendre le gaboussi plus aigu.
Position du chevalet au repos.Quand on a fini de jouer, on fait glisser le chevalet
jusqu'à ce qu'il appuie sur le manche et non plus sur la peau
pour éviter de "fatiguer" inutilement celle-ci.
Un clic sur l’une de ces trois photos et vous verrez cela en vidéo.
En La mineur, les accords deviennent :
Lam / Sim7♭5 / Mi7 / Lam
Voici les diagrammes de ces accords :
Lam
Sim7b5
dimanche 9 janvier 2011
San kura y’an sɔrɔ Mali la !
(La nouvelle année nous a trouvés au Mali.)
Pour moi, l’année a commencé par un coup d’éclat grammatical. Réveillé peu avant l’aube par un voisin aux prises avec un grand portail de fer récalcitrant, ainsi qu’avec son camion qui refusait de démarrer, je traînais au lit pour savourer ce début d’année en feuilletant le Cours pratique de bambara du Père Charles Bailleul.
J’avais rêvé de ce bouquin pendant des années, mais il était introuvable, épuisé. Pour apprendre le bambara, les libraires ne proposaient que l’énigmatique J’apprends le bambara du Père José Morales. Énigmatique et passionnant ce J’apprends le bambara car il n’offre que des dialogues en bambara et leur traduction en français, phrase contre phrase. Pour le reste, il faut se débrouiller tout seul. Aucune explication, aucune traduction mot à mot.
Dans l’esprit modeste du père Morales, son ouvrage n’était qu’un complément au Cours pratique de bambara du Père Bailleul. Une fois la leçon étudiée chez Bailleul, il devait en effet être certainement très agréable de trouver des dialogues sympathiques et instructifs sur le plan culturel chez Morales, lequel mettait en scène avec beaucoup de naturel un vocabulaire connu et des points de grammaire précédemment élucidés. Mais le Morales tout seul, c’est comme la pierre de Rosette. J’ai donc appris le bambara comme Champollion déchiffra l’égyptien. À coups d’hypothèses hasardeuses et de patients recoupements. Voici par exemple le début du premier dialogue et sa traduction :
Paul : I ni ce !
Jigi : Nba (nse) i ni ce !
Paul : Falajɛ sira bɛ min ?
Jigi : Aw sera Falajɛ !
Traduction :
Paul : Salut !
Jigi : Salut !
Paul : Où est la route de Falajɛ ?
Jigi : Vous êtes arrivés à Falajɛ !
Fatou m’avait bien expliqué qu’on pouvait saluer en disant I ni ce et qu’alors, les hommes devaient répondre Nba et les femmes Nse. Puis elle était repartie à Paris en me laissant seul avec ce Falajɛ sira bɛ min ? qui signifiait "où est la route de Falajɛ ?" Mais comment dit-on "la route", tout simplement ? Il n’y avait plus qu’à faire des hypothèses. Le bɛ apparaît six fois dans la suite du texte où il n’est plus question de route. Ça ne doit donc pas être lui qui signifie "route". Donc ce serait sira ou min...
Je me souviens d’avoir mis, en tâtonnant, deux semaines pour identifier les pronoms personnels. En fait je me trompais un peu. Je n’avais pas saisi que ces pronoms avaient deux formes possibles. Je l’ai compris quelques mois plus tard, dans le métro, en explorant la Grammaire fondamentale du bambara de Gérard Dumestre que je venais d’acheter chez Karthala. C’était la première fois que je montais voir la famille de Fatou à Paris. J’ai raflé tout ce que je pouvais trouver sur le bambara chez Karthala et à l’Harmattan. Cette Grammaire fondamentale du bambara était une mine d’or pour moi. Tout était là, même les tournures les plus inimaginables. Seul problème, elle ne comporte pas d’index vraiment pratique. Qu’à cela ne tienne, avec un petit carnet répertoire, un stylo et un peu de méthode je me fabriquais mon index.
Le temps a passé et avec l’aide de Fatou et des rares bouquins disponibles je commence à me débrouiller en bambara. J’allais oublier le site de l’université de l’Indiana qui propose une méthode en deux niveaux : Introductory bambara et Intermediate bambara. Les fichiers audio sont téléchargeables gratuitement mais l’on ne peut malheureusement plus commander les manuels sur le site.
Le temps a passé, toujours aussi tourbillonnant. Avec un travail de fou, la découverte de Mayotte, l’apprivoisement du gaboussi et l’étude absorbante du shimaore, j’avais moins de temps pour le bambara. Et voilà que j’ai enfin la possibilité de survoler l’Afrique en diagonale pour aller faire un tour à Bamako.
À la boutique du Musée National du Mali, je suis tombé sur le manuel de Bailleul qui a enfin été réédité. C’est comme ça que le premier janvier 2011, en faisant la grasse matinée, je comprends d’un coup la simplicité du fonctionnent les subordonnées relatives en bambara. Ces subordonnées qui m’avaient toujours semblé nébuleuses et que j’évitais d’employer !
Je n’ai pas fait que de la grammaire au Mali. J’ai joué du gaboussi pour la plus grande joie de ma famille de Bamako et je me suis fait expliquer les rudiments du kamalen ngoni qui est une sorte de kora à huit cordes (harpe-luth) que les Maliens apprécient beaucoup. Même à l’aéroport, à l’embarquement, un cadre du service de sécurité m’a fait des recommandations concernant la pratique de cet instrument. Je lui ai dit avec émotion que je me souviendrai de ses conseils.
J’ai fait aussi un tour en pirogue sur le Niger pour me reposer de la circulation hallucinante qui traverse la ville à toute heure comme un second fleuve intarissable.
Et puis le Musée National du Mali, et puis le marché de Kati d’où nous sommes revenus les pieds rouges de poussière pour ne pas faire mentir le dicton qui dit Kati sen blenni (Kati les pieds rouges), et puis le marché artisanal de Bamako où le toubabou de passage comprend enfin ce que djembé veut dire ! Et puis partout des gens si gentils et si accueillants…
Pour moi, l’année a commencé par un coup d’éclat grammatical. Réveillé peu avant l’aube par un voisin aux prises avec un grand portail de fer récalcitrant, ainsi qu’avec son camion qui refusait de démarrer, je traînais au lit pour savourer ce début d’année en feuilletant le Cours pratique de bambara du Père Charles Bailleul.
J’avais rêvé de ce bouquin pendant des années, mais il était introuvable, épuisé. Pour apprendre le bambara, les libraires ne proposaient que l’énigmatique J’apprends le bambara du Père José Morales. Énigmatique et passionnant ce J’apprends le bambara car il n’offre que des dialogues en bambara et leur traduction en français, phrase contre phrase. Pour le reste, il faut se débrouiller tout seul. Aucune explication, aucune traduction mot à mot.
Dans l’esprit modeste du père Morales, son ouvrage n’était qu’un complément au Cours pratique de bambara du Père Bailleul. Une fois la leçon étudiée chez Bailleul, il devait en effet être certainement très agréable de trouver des dialogues sympathiques et instructifs sur le plan culturel chez Morales, lequel mettait en scène avec beaucoup de naturel un vocabulaire connu et des points de grammaire précédemment élucidés. Mais le Morales tout seul, c’est comme la pierre de Rosette. J’ai donc appris le bambara comme Champollion déchiffra l’égyptien. À coups d’hypothèses hasardeuses et de patients recoupements. Voici par exemple le début du premier dialogue et sa traduction :
Paul : I ni ce !
Jigi : Nba (nse) i ni ce !
Paul : Falajɛ sira bɛ min ?
Jigi : Aw sera Falajɛ !
Traduction :
Paul : Salut !
Jigi : Salut !
Paul : Où est la route de Falajɛ ?
Jigi : Vous êtes arrivés à Falajɛ !
Fatou m’avait bien expliqué qu’on pouvait saluer en disant I ni ce et qu’alors, les hommes devaient répondre Nba et les femmes Nse. Puis elle était repartie à Paris en me laissant seul avec ce Falajɛ sira bɛ min ? qui signifiait "où est la route de Falajɛ ?" Mais comment dit-on "la route", tout simplement ? Il n’y avait plus qu’à faire des hypothèses. Le bɛ apparaît six fois dans la suite du texte où il n’est plus question de route. Ça ne doit donc pas être lui qui signifie "route". Donc ce serait sira ou min...
Je me souviens d’avoir mis, en tâtonnant, deux semaines pour identifier les pronoms personnels. En fait je me trompais un peu. Je n’avais pas saisi que ces pronoms avaient deux formes possibles. Je l’ai compris quelques mois plus tard, dans le métro, en explorant la Grammaire fondamentale du bambara de Gérard Dumestre que je venais d’acheter chez Karthala. C’était la première fois que je montais voir la famille de Fatou à Paris. J’ai raflé tout ce que je pouvais trouver sur le bambara chez Karthala et à l’Harmattan. Cette Grammaire fondamentale du bambara était une mine d’or pour moi. Tout était là, même les tournures les plus inimaginables. Seul problème, elle ne comporte pas d’index vraiment pratique. Qu’à cela ne tienne, avec un petit carnet répertoire, un stylo et un peu de méthode je me fabriquais mon index.
Le temps a passé et avec l’aide de Fatou et des rares bouquins disponibles je commence à me débrouiller en bambara. J’allais oublier le site de l’université de l’Indiana qui propose une méthode en deux niveaux : Introductory bambara et Intermediate bambara. Les fichiers audio sont téléchargeables gratuitement mais l’on ne peut malheureusement plus commander les manuels sur le site.
Le temps a passé, toujours aussi tourbillonnant. Avec un travail de fou, la découverte de Mayotte, l’apprivoisement du gaboussi et l’étude absorbante du shimaore, j’avais moins de temps pour le bambara. Et voilà que j’ai enfin la possibilité de survoler l’Afrique en diagonale pour aller faire un tour à Bamako.
À la boutique du Musée National du Mali, je suis tombé sur le manuel de Bailleul qui a enfin été réédité. C’est comme ça que le premier janvier 2011, en faisant la grasse matinée, je comprends d’un coup la simplicité du fonctionnent les subordonnées relatives en bambara. Ces subordonnées qui m’avaient toujours semblé nébuleuses et que j’évitais d’employer !
Je n’ai pas fait que de la grammaire au Mali. J’ai joué du gaboussi pour la plus grande joie de ma famille de Bamako et je me suis fait expliquer les rudiments du kamalen ngoni qui est une sorte de kora à huit cordes (harpe-luth) que les Maliens apprécient beaucoup. Même à l’aéroport, à l’embarquement, un cadre du service de sécurité m’a fait des recommandations concernant la pratique de cet instrument. Je lui ai dit avec émotion que je me souviendrai de ses conseils.
J’ai fait aussi un tour en pirogue sur le Niger pour me reposer de la circulation hallucinante qui traverse la ville à toute heure comme un second fleuve intarissable.
Et puis le Musée National du Mali, et puis le marché de Kati d’où nous sommes revenus les pieds rouges de poussière pour ne pas faire mentir le dicton qui dit Kati sen blenni (Kati les pieds rouges), et puis le marché artisanal de Bamako où le toubabou de passage comprend enfin ce que djembé veut dire ! Et puis partout des gens si gentils et si accueillants…
dimanche 19 décembre 2010
Voyage à Anjouan (2)
La flûte firimbi

À Mutsamudu, non loin du port, il y a une médina tissée de ruelles étroites et de siècles d’histoires. C’est une ville dans la ville, comme une longue parenthèse où le lecteur se perd inévitablement. Pour sortir de ce labyrinthe, vers midi, on peut s’aider en observant la position du soleil. Plus tard, quand le soleil ne se montre plus à la verticale des venelles, il faut se fier à ses rayons obliques qui filtrent ici ou là.
Je m’y suis perdu plusieurs fois. Toujours avec beaucoup de plaisir. Il n’y a pas grand-chose à y voir que des ruelles anciennes. Quelques belles portes sculptées, des sourires étonnés, un porche de mosquée, de petites boutiques utilitaires et des Anjouanais qui passent et repassent et qui tournent à droite ou à gauche sans avoir besoin de vérifier la position du soleil. Rien d’extraordinaire, mais un charme qui m’attire. On n’y circule qu’à pied, une voiture ne passerait pas. Derrière les portes sculptées, je l’apprendrai par la suite, on trouve parfois de riches demeures de commerçants indiens installés à Anjouan depuis des générations. Mais de l’extérieur, on ne voit rien qu’un entrelacs de ruelles. Dans une de ces boutiques qui, ici ou là, occupent un rez de chaussée, celle-ci proposait de l’outillage et de la papeterie, je demandais une carte d’Anjouan. Comme il doutait fort que j’allais en trouver une dans toute l’île, le marchand m’a dessiné une carte sommaire sur un bout de papier.
Cet endroit hors du temps m’a semblé propice à la poursuite de la quête polymaniaque qui m’anime depuis la première fois à l’aéroport de Dzaoudzi, quand j’entendais les mbiwi sans les voir. Je demande donc aux passants s’ils connaissent quelqu’un qui joue de la nzumari, le hautbois des Comores qui a complètement disparu de Mayotte et dont on dit que l’on pourrait peut-être en trouver encore, parfois, à Anjouan.
La ndzumari, cela évoque de vieux souvenirs, mais personne ne connaît quelqu’un qui en joue encore. En revanche, un passant connaît un flûtiste qui n’habite pas très loin et qui justement vient vers nous. Les présentations faites, le flûtiste envoie un ami chercher sa flûte chez lui et s’installe devant le porche d’une mosquée, au croisement de deux ruelles où deux portefaix manoeuvrent avec peine leurs chariots à bras chargés de petits bidons d’essence ou de pétrole.

Moulé, le musicien, a bien voulu que je le filme et ses amis se sont serrés contre lui pour apparaître sur le film et pour chanter. Il joue en souffle continu. On voit bien sur la vidéo ses joues qui se gonflent et se dégonflent. Ce sont des mélodies profanes anjouanaises ou des airs religieux que reprennent en chantant ses amis. De longues phrases savamment ornées. Sa flûte, c’est lui qui l’a fabriquée, dans un tube de PVC.
Quand il a fini de jouer. Je lui demande s’il peut m’en fabriquer une. Il me donne la sienne, simplement, en refusant que je la paye.
Cette flûte, à Mayotte, on l’appelait firimbi. Elle était principalement jouée par les Anjouanais. Dans le DVD Île de Mayotte, musique, danse et instruments traditionnels édité par le Pôle régional des musiques actuelles de la Réunion, on voit Ahmed Abdou, un des derniers flûtistes de Mayotte, les images datent de 2007. Lors de la journée du patrimoine, dédiée aux arts, j’ai appris qu’il avait été expulsé vers Anjouan.
lundi 8 novembre 2010
Salima muzungu
Salima muzungu est une vieille chanson de Mayotte, connue aussi à Anjouan.
Elle est interprétée sur la vidéo par Anibali.
Salima muzungu
a na marikabu
mongori wa feda
tranga la dhahabu
(Salima l'étrangère
a un bateau
le mât est en argent
la voile est en or)
a na marikabu
mongori wa feda
tranga la dhahabu
(Salima l'étrangère
a un bateau
le mât est en argent
la voile est en or)
À la place de Salima muzungu (Salima l’étrangère), certains disent Salima muzuri (Salima la belle). Sur la vidéo, Anibali dit d’ailleurs une fois muzuri et une fois muzungu.
De même, au lieu de tranga la dhahabu (la voile est en or), une autre version dit kanga la dhahabu (un panier [plein] d’or).
Je n’ai jamais entendu que ce seul couplet. Dans Musique et société aux Comores, Damir Ben Ali cite cette chanson qu’il dit être un shakasha. La suite qu’il donne à ce couplet, sur une autre métrique, semble tout à fait décousue, comme s’il y avait eu une interpolation.
Côté gabusi, voici la transcription de la boucle qui sert d’introduction, d’accompagnement pour les deux premiers vers et d’intermède entre les reprises du couplet :
Voici maintenant l'accompagnement de la deuxième partie (mongori wa...) :
lundi 1 novembre 2010
Le gabusi de Nawal
Nawal est un cas très particulier de la musique comorienne. Profondément Comorienne dans ses racines musicales et spirituelles, elle a aussi intégré une démarche artistique résolument moderne, telle qu’on la conçoit en occident. Elle porte donc en elle deux mondes antipodiques dont la cohabitation habile et contrastée produit de fort beaux paysages sonores.
Sa musique me rappelle que l’océan Indien, n’est autre que l’océan de Sinbad. C’est la mer fabuleuse dont on parle dans les Mille et une nuits, celle qui dépose le seul rescapé d’un naufrage prédestiné sur un rivage mystérieux où flotte un parfum d’ylang-ylang et de clou de girofle. Le port de Bassora n’est jamais bien loin dans ses mélodies et dans sa voix, de même que la côte africaine et les rives de Madagascar nourrissent ses rythmes.
C’est, à ma connaissance, la première femme, et sans doute encore la seule, à jouer du gabusi sur scène. Il faut le noter car dans la pensée comorienne, les instruments sont distribués de façon traditionnelle entre les hommes et les femmes. Le gabusi est un instrument d’homme, mais il faut reconnaître que Nawal le fait très bien sonner.
Son gabusi porte la marque de son parcours singulier. Sa forme, déjà, est très particulière avec son long manche et sa tête très allongée. Elle l’a découvert et acheté à Mohéli en 1995. Depuis, elle n’en a jamais retrouvé de semblable.
En vrai gabusi mohélien, il est conçu pour porter cinq cordes réparties en trois chœurs, mais Nawal ne monte que quatre cordes (trois chœurs). Après différents essais, elle l’accorde ainsi, du grave vers l’aigu : Sol1 La2 Ré2-Ré2
Les chevilles, très élégantes et pratiques, proviennent d’un instrument turc. Là aussi, elle avait essayé plusieurs types de chevilles avant d’arrêter son choix.

Un clic sur la photo et vous êtes sur le site de Nawal.
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